Le fait de célébrer en même temps les cent ans du Père Devictor et ses soixante-quinze ans de sacerdoce nous donne bien la clé de ce qui a éclairé et unifié les cent premières années de sa vie : c’est son amour pour le Seigneur, ou, si vous préférez, sa foi en un Dieu dont il a quotidiennement reçu la question : « M’aimes-tu vraiment ? ».
La page d’évangile que nous venons d’entendre demeure centrale dans la vie d’un chrétien. Il s’agit de se laisser saisir par ce désir de Dieu de nous introduire dans sa vie qui est une communion d’amour, une présence intérieure, un cœur à cœur, une confiance, une profonde amitié. Nous le savons par expérience humaine, c’est en aimant quelqu’un qu’on le connaît vraiment. On le connaît de l’intérieur, on se laisse modeler par ce lien d’amour où l’on se donne à l’autre et où l’on se reçoit de lui.
Cela est vrai, bien sûr, pour tous les baptisés. Cela l’est éminemment pour un prêtre qui a engagé sa vie dans ce lien d’amitié avec le Seigneur et dans le service des autres en son nom. Dans la lettre de saint Paul aux Galates, nous l’avons entendu relire sa vie agitée. Au-delà des changements ou des conversions profondes qu’il a vécus, il reconnaît ceci : « Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère et, dans sa grâce, Il m’avait appelé ».
C’est ainsi que le croyant s’avance dans l’existence. Il reconnaît à la source de sa vie, et même dans le déroulement de sa vie, un amour, une présence, un choix, un désir. Plus encore, il reconnaît que sa vie va vers un aboutissement, une plénitude, va vers Quelqu’un. Il peut y avoir des moments d’épreuve. Il peut y avoir des moments de tempêtes. Il y a surtout une confiance qui s’approfondit à la mesure même de l’expérience de la fidélité de l’amour de Dieu. Il lui apparaît qu’enfin va disparaître ce qui le faisait encore demeurer dans une certaine obscurité, et que le jour viendra où, dans sa chair, il verra Dieu. Si j’ose ainsi m’exprimer, je dirai qu’à mesure que la faiblesse des forces physiques se manifeste, il apparaît plus évident que c’est la force intérieure qui demeure la plus profonde et la plus nécessaire. Ce qui demeure, ce qui se creuse, c’est la beauté intérieure, celle qui transparaît sous forme de joie, de sérénité, de confiance, de bonté.
Le « Suis-moi » retentit de manière renouvelée. Il ne s’agit plus de suivre le Christ sur les chemins infinis de la mission, mais bien plus sur ceux du dépouillement, de l’abandon, de la confiance au Père, sur ce chemin qui permet au Fils bien-aimé, arrivé au terme de ses épreuves, de dire : « Entre tes mains je remets mon esprit ».
Père Devictor, vous seul pouvez parler de vous-même ! Mais qu’il me soit permis de vous remercier au nom de mes prédécesseurs, moi qui ne suis que le onzième évêque que vous connaissez, pour ces soixante-quinze années de ministère presbytéral dans notre diocèse, et là même où vous avez été conduit, parfois sans trop vouloir y aller ! Merci pour le témoignage de votre foi, merci pour votre humanité bienveillante, merci pour votre dévouement, merci pour le témoin de l’espérance que vous êtes auprès des malades encore aujourd’hui.
La Vierge Marie habite votre vie spirituelle : Notre-Dame de la Garde bien sûr, Notre-Dame de Lourdes aussi. Qu’Elle vous accompagne, encore et toujours, comme nous le lui demandons dans le Je vous salue : « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort ». Que vous puissiez entendre, dans la sérénité et la joie, Celui qui, vous appelant par votre nom, vous conduira, le jour venu, en sa présence, Lui que vous avez cherché toute votre vie, Lui que vous aimez, Lui que vous avez annoncé, Lui que vous désirez.
Amen.
+ Georges Pontier
Archevêque de Marseille





