A Dieu et merci à Mgr Henri Teissier

Chers amis,

Nous avons appris le décès à Lyon de Mgr Henri Teissier, archevêque émérite d’Alger, le 1er décembre 2020, le jour de la fête du bienheureux Charles de Foucauld.

Né à Lyon en 1929, Henri Teissier est issu d’une famille établie en Algérie depuis le milieu du XIXe siècle. Les affectations de son père, officier de l’armée française, conduisent la famille dans plusieurs villes de France puis à Meknès et Alger. Après avoir obtenu une licence de lettres à Rabat (Maroc), il rejoint le Séminaire des Carmes à Paris ; au cours d’une année de stage à Hussein Dey, en usine et dans la paroisse tenue par le P. Jean Scotto et des prêtres de la Mission de France, il fait « le choix définitif de l’Algérie ». Ordonné prêtre pour le diocèse d’Alger en 1955 par Mgr Duval, il part étudier l’arabe durant deux ans au Caire à l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO).

De retour à Alger, il exerce un ministère paroissial à Belcourt, ainsi que la responsabilité des mouvements et des œuvres. Au moment de l’indépendance de l’Algérie, en 1962, il fait le choix de rester et de demander la nationalité algérienne, comme Mgr Duval. Celui-ci lui confie la charge du Centre d’études diocésain de langues et de pastorale, à Kouba puis aux Glycines. Il y enseigne la langue arabe aux coopérants européens et y accueille ceux venus du Moyen Orient pour travailler au développement du jeune pays. Sa connaissance de la langue arabe et son désir de découvrir le patrimoine du peuple algérien le conduisent à s’intéresser à l’itinéraire spirituel et mystique de l’émir Abd-el-Kader : « La plus importante découverte, à mon sens, que peut faire un chrétien vivant dans une société non-chrétienne, c’est de percevoir qu’il existe dans la vie de ses frères non-chrétiens des histoires spirituelles » [1]. À Alger comme à Oran, il noue de multiples et fidèles relations avec de nombreux intellectuels et responsables d’associations.

Le 8 décembre 1972, il est nommé évêque d’Oran par le Pape Paul VI, puis le 22 décembre 1980, archevêque coadjuteur de Mgr Duval, devenu cardinal, à Alger. Pierre Claverie, qui lui avait succédé à la direction des Glycines, lui succède également comme évêque d’Oran en 1981. Jusqu’en 1988 il est donc aux côtés du cardinal Duval à qui il succède comme archevêque d’Alger. Pendant vingt ans, Henri Teissier fait équipe avec ses frères évêques (Jean Scotto, Pierre Claverie, Claude Rault, Gaby Piroird), pour stimuler la réflexion théologique et pastorale de l’Église d’Algérie, avec notamment la publication, en 1979, du document « Le sens de nos rencontres ». Fortement engagé au service du peuple algérien, Henri Teissier l’accompagne au milieu des tragédies. Tout au long des épreuves que traverse le pays durant la « décennie noire » qui a provoqué la mort de plus de 150 000 personnes, il reste debout et tient la barre de l’Église d’Algérie, fragile et exposée. Il est là pour accompagner chacun et chacune dans le choix de rester ou de partir lorsque la violence tue des religieuses, religieux, puis des frères de la communauté monastique de Tibhirine, et enfin son frère et ami Pierre Claverie, assassiné avec son chauffeur Mohammed.

Lors du Jubilé de l’an 2000, Mgr Teissier participe, avec des pèlerins venus d’Algérie, au chemin de croix au Colisée qui évoque « Les témoins de la foi du XXe siècle ». Il lance l’idée de la béatification de ces frères et sœurs chrétiens qui ont donné leur vie par amour du peuple algérien qu’ils avaient rejoint. Cette idée aboutit, le 8 décembre 2018, lorsque ces 19 bienheureux-martyrs sont fêtés au milieu de chrétiens et de musulmans réunis ensemble à la basilique Santa Cruz, à Oran, en Algérie.

L’évêque actuel d’Oran, Mgr Jean-Paul Vesco, pouvait alors qualifier Henri Teissier de « vingtième bienheureux », à cause de son engagement, de même nature que celui des Bienheureux. Henri Teissier n’a de cesse de souligner que ces femmes et ces hommes sont martyrs par amour : « Ce qui fait d’une mort un martyre, c’est la part d’amour qu’elle véhicule et la fidélité à Dieu et aux frères qu’elle exprime. Le martyre implique une offrande de soi qui refuse la haine, l’appel à la vengeance et à la revanche, à la suite de Jésus. » [2]

Henri Teissier a toujours eu le souci de livrer à l’Église universelle ce que la fragile Église d’Algérie découvre au quotidien en partageant la vie et le destin de ce peuple marqué par l’islam. Il désirait comprendre quelle était la vocation de « l’Église dans la maison de l’islam », titre d’un livre publié en 1984. À travers ses livres et ses conférences, il voulait servir le dialogue entre les hommes et les femmes vivants sur les deux rives de la Méditerranée. Je devais, du reste, le recevoir la semaine prochaine à Marseille pour quelques jours au cours desquels une conférence était prévue, le 9 décembre, à l’Institut catholique de la Méditerranée. Soucieux d’aider l’Église à vivre sa mission, il écrivait : « Il nous faut maintenant découvrir qu’il y a aussi un don du Christ pour ceux qui, actuellement, restent dans la religion de leurs pères, mais deviennent attentifs aux signes particuliers que l’Église et les chrétiens leur adressent. L’histoire a placé trop souvent les chrétiens et les musulmans dans deux camps opposés. Jésus nous a envoyés pour que nous nous rendions proches de ceux dont nous aurions pu rester loin. »

Ce 1er décembre, Charles de Foucauld l’attendait ! Tous deux avaient été profondément marqués par la prière et le témoignage des musulmans. Tous deux avaient appris, à leur contact, un sens plus juste et plus exigeant de la mission de l’Église. Tous deux avaient entrevu, dans l’expérience décapante d’une fraternité offerte à tous, l’étonnante vocation de l’Église à la catholicité. Tous deux enfin avaient vécu, jour après jour, le don de cette vocation dans la célébration eucharistique du mystère pascal. Henri Teissier confiait : « La communion que Jésus annonce est une communion qui n’exclut personne. L’eucharistie que nous célébrons est l’annonce de l’amour universel de Dieu et notre vie doit exprimer cette communion, ce qui ne se réalise que par le chemin pascal de mort et de résurrection. Chaque fois que nous célébrons l’eucharistie […] nous annonçons par avance ce jour où il y aura un banquet universel où tous les peuples seront conviés. »

L’Église de Marseille vous dit merci, cher Monseigneur Teissier ! À travers vous, elle salue l’Église qui est en Algérie et lui exprime toute sa reconnaissance pour son témoignage. Avec vous, elle rend grâces à Dieu, qui jamais n’abandonne son peuple et qui sait lui donner chaque jour la manne dont il a besoin au travers des multiples rencontres qui jalonnent son chemin. Car c’est au cœur de ces rencontres que Lui, le Seigneur, ne cesse de lui donner rendez-vous.

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

[1Henri Teissier, Église en islam, Paris, Le Centurion, 194, p. 19

[2Citations du livre de Martine de Sauto, Henri Teissier, un évêque en Algérie, Paris, Bayard, 2006

Dernière mise à jour : Mercredi 6 janvier 2021