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A l’occasion de la commémoration de la Libération de Marseille

Homélie de Mgr Aveline à Notre Dame de la Garde "en ce jour de commémoration, la place de la Bonne Mère. « C’est elle qui a tout fait », avait dit le général de Montsabert. "

Depuis le mardi 15 août, en cet été 1944, les Alliés avaient débarqué sur les côtes varoises, se déployant ensuite vers l’intérieur. Les villes et les villages de Provence, l’un après l’autre, retrouvaient progressivement la liberté au prix de farouches combats. Alors que l’essentiel des troupes débarquées se dirigeait vers la vallée du Rhône et la route des Alpes, une brigade française de chars et des groupes de tirailleurs algériens et de goumiers marocains marchaient sur Marseille, sous le commandement du général Goislard de Montsabert.
Dès le lundi 19, Marseille se mit en grève générale insurrectionnelle et les francs-tireurs des Forces françaises de l’intérieur (FFI) entamaient une guérilla dans les banlieues de la ville, des Camoins aux Olives et de La Rose à Sainte-Marthe, désorganisant les liaisons chez l’ennemi. Le jour décisif fut cependant le vendredi 25 août. Lorsque vers quatre heures et demie de l’après-midi, on aperçut, des différents quartiers de la ville, le drapeau français flotter au sommet de la tour de la basilique de Notre-Dame de la Garde, l’espoir d’une délivrance toute proche envahit les cœurs de tous les Marseillais.

Sur la colline de la Bonne Mère, les opérations militaires avaient été déclenchées au petit matin. On connaît l’histoire du char Jeanne d’Arc, se mettant à découvert pour appuyer les petits groupes de commandos qui tentaient de monter à l’assaut mais que les batteries allemandes pilonnaient sans arrêt. Atteint de plein fouet sur la place qui s’appelait alors Sancta Maria, le char se renversa et prit feu, tombant sur le hangar à bois de l’évêché et déclenchant un début d’incendie dans le jardin.
Mgr Delay était, pendant ce temps-là, avec le chanoine Gros dans la cuisine de la résidence et s’affairait à soigner les blessés d’un groupe de tirailleurs qui, escaladant les clôtures l’une après l’autre, montaient à travers les jardins des maisons le long de la rue Vauvenargues pour participer à l’assaut.
On connaît la bravoure de Pierre Chaix-Bryan, ancien élève de l’institution Mélizan, pèlerin fidèle de la Bonne Mère et membre des FFI. C’est lui qui a conduit jusqu’au sanctuaire, sous la mitraille, un groupe de tirailleurs algériens, en empruntant le fameux escalier dérobé de l’ancienne rue Cherchel. Accueilli par Monseigneur Borel qui n’avait pas quitté les lieux et se tenait à l’abri dans la crypte avec quelques religieuses franciscaines, Pierre Chaix-Bryan se précipita dans la basilique pour saisir le drapeau qui était dans le chœur et courut jusqu’au clocher. Il était environ 16h30 et Marseille, levant les yeux vers sa Bonne Mère, sentit renaître l’espoir.

Le lendemain, samedi 26 août, les combats continuèrent. Je voudrais juste raconter l’histoire d’Antoine Faivre d’Arcier, jeune prêtre ordonné depuis à peine quelques mois et mort ce jour-là à La Cabucelle. Son père, Charles, était le directeur des Raffineries Saint-Louis. Son frère, Bernard, était prêtre lui aussi, vicaire à La Ciotat. Chasseur alpin, il avait trouvé la mort au combat, en juin 1940. Toute la nombreuse famille était très engagée à La Cabucelle pour venir en aide aux plus démunis et soutenir les actions de la Résistance. Ce 26 août après-midi, Antoine Faivre d’Arcier était allé avec un camarade porter secours à une dame qui avait été blessée par un tir. Ils portaient la civière et Antoine était à l’arrière, lorsqu’à l’angle du boulevard Méradou et de la rue Marie-Joseph, un nouveau tir l’atteignit dans le dos. Transporté dès que possible à l’hôpital du boulevard Baille, il mourut vers 23h30. Le soir, il avait eu le temps de demander à ses proches de « ne pas prier pour sa guérison mais pour que la volonté du bon Dieu soit faite ». Et il avait ajouté qu’il « offrait sa vie pour les habitants de la Cabucelle, ce quartier où il avait répandu son sang ». J’ai raconté cette histoire parce qu’elle est particulièrement édifiante, mais on pourrait en raconter beaucoup d’autres, car les combats firent rage dans toute la ville ce samedi 26 août.

Le lendemain, dimanche 27 août, les mortiers du colonel Édon, prenant place au boulevard Notre-Dame, parvinrent à faire taire les batteries allemandes installées sur la colline de l’Angélus, de l’autre côté du boulevard Tellène. Et lorsque les autres batteries situées au Racati, derrière la gare Saint-Charles, furent, elles aussi, réduites au silence, les Allemands comprirent qu’ils avaient perdu la partie et se rendirent. C’est donc le lendemain, au petit matin du lundi 28 août, que les Marseillais ont pu prendre connaissance de cette proclamation du Général de Montsabert : « Habitants de Marseille !
Marseille est définitivement délivrée grâce à votre courage et au sacrifice de vos enfants et grâce à l’intervention des troupes débarquées. Vous avez été magnifiques dans la souffrance. Je vous demande de rester dignes dans le triomphe. Vive Marseille ! Vive la France ! » Alors, dans l’après-midi, à dix-sept heures, on entendit, dans l’allégresse générale, la voix puissante du bourdon de Notre-Dame de la Garde à laquelle faisaient écho toutes les cloches des églises de Marseille. Pour la première fois depuis des mois de silence forcé, l’Angélus de la délivrance retentissait dans la cité phocéenne.

Chers amis, nous sommes les héritiers de cette histoire tragique. Si nous célébrons aujourd’hui la fin heureuse de ces combats, nous ne devons pas oublier le lot de souffrances, de douleurs, de déchirures, de trahisons et de toutes sortes de blessures dont ils furent accompagnés et dont les plaies ont mis du temps à cicatriser. Certaines, peut-être, ne le sont pas encore complètement. Et surtout, en rendant aujourd’hui hommage aux soldats héroïques à qui nous devons notre liberté retrouvée, nous ne devons pas oublier que sur les 260 000 hommes qui débarquèrent en Provence à partir du 15 août 1944, 50% étaient des Maghrébins, d’Algérie et du Maroc principalement, 32% étaient des Pieds-Noirs, 10% des Africains subsahariens et 8% étaient des Français de métropole.
C’est donc au coude à coude avec les enfants de l’Afrique que les enfants de Marseille ont combattu pour la liberté ! Et les chemins qui montent à la Vierge de la Garde conservent encore aujourd’hui la trace de leurs sangs mêlés. Il ne faut jamais l’oublier !
Nous ne devons pas non plus oublier que les poisons qui avaient provoqué la guerre sont, eux, toujours en vie ! Ils ont pour noms : racisme, antisémitisme, radicalismes et ségrégations de toutes sortes, pressions économiques désastreuses pour les plus pauvres. À tous ces poisons encore actifs, notre époque semble même avoir ajouté celui, cruel entre tous, de l’indifférence. Prenons-y garde, pour que les mêmes causes ne produisent pas un jour les mêmes effets.

Et puis, pour terminer, permettez-moi de relever, en ce jour de commémoration, la place de la Bonne Mère. « C’est elle qui a tout fait », avait dit le général de Montsabert. Ce qu’elle a fait, ce n’est pas d’avoir tenu le fusil. C’est d’avoir tenu en éveil l’espérance et la soif de liberté des habitants de notre ville. Ce qu’elle a fait, c’est d’avoir tenu dans ses bras cet Enfant-Jésus, comme un cadeau offert, envers et contre tout, à tous les Marseillais, de toutes cultures et de toutes religions. Ce qu’elle a fait, c’est d’avoir consolé son peuple en rappelant au jour le jour à tous ses enfants de Marseille que Dieu était là, au coude à coude avec eux, surtout dans les moments difficiles de leurs vies.
Ce qu’elle a fait jadis, chers amis, la Bonne Mère continue de le faire aujourd’hui. Les pèlerins et les chapelains pourraient longuement en témoigner. Car l’Angélus continue de sonner trois fois par jour, à sept heures, à midi et à dix-neuf heures. À nous de nous tourner vers elle, humblement, dignement, et d’écouter chaque Angélus nous rappeler discrètement mais en vérité, au milieu de tous les combats de nos vies, que la délivrance vient des hommes mais que le salut vient de Dieu. « À qui irions-nous Seigneur ? C’est toi qui as les paroles de la vie éternelle ! »
Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille

Dernière mise à jour : Vendredi 26 octobre 2018