Actualité de Frédéric Ozanam

Au XIXe siècle, la rue Montgrand, à Marseille, non loin de l’actuelle Préfecture, s’appelait rue Mazade, du moins sur la partie qui va de la rue Saint-Ferréol à la rue Paradis. Dans les années 1850, les numéros 9 et 11 de la rue Mazade constituaient un hôtel meublé, où l’on pouvait louer des chambres. C’est là qu’en 1853, la famille Soulacroix, qui avait de la parenté à Saint-Loup, loue une chambre au n°9, afin d’y héberger Amélie, Frédéric et leur fille Marie. Amélie Soulacroix est née à Marseille en 1820, il y a précisément cent ans, et a été baptisée en l’église Saint-Vincent-de-Paul. Plus tard, la famille ayant regagné Lyon, berceau des Soulacroix, Amélie a rencontré Frédéric Ozanam et ils se sont mariés le 24 septembre 1841. Les deux époux sont partis habiter Paris car Frédéric enseigne en Sorbonne. Après deux fausses couches, une petite Marie naît au foyer d’Amélie et de Frédéric, le 24 juillet 1845.

Mais, depuis le printemps 1852, Frédéric est gravement malade. Atteint d’une pleurésie, il doit abandonner ses enseignements, non sans d’immenses regrets. Puis la maladie s’amplifie. Avec Amélie et la petite Marie, ils partent pour un long voyage afin de bénéficier d’eaux thermales et de climats plus sains, d’abord au pied des Pyrénées puis en Italie, en passant par Marseille à la fin de l’année 1852. De Saint-Loup, ils font un pèlerinage à Notre-Dame de la Garde, qui n’est encore, à cette époque, qu’une petite église sur la colline. Puis ils repartent vers l’Italie, qui est pour Frédéric comme une seconde patrie.

Car Frédéric Ozanam est né à Milan, le 23 avril 1813, alors que cette ville appartenait au royaume napoléonien d’Italie. Il est le cinquième enfant d’une fratrie qui en a compté quatorze et dont trois seulement ont survécu : Alphonse, qui deviendra prêtre, puis Frédéric et enfin Charles, qui fut médecin comme son père. Une sœur aînée, Élisabeth, mourut à l’âge de 18 ans. Dès 1816, la famille rentre à Lyon, la région d’origine des parents. C’est là que Frédéric étudiera, marqué surtout par son professeur de philosophie, l’abbé Noirot, qui apprend à ses élèves à penser par eux-mêmes et à devenir des hommes d’action, guidés par une réflexion exigeante et cohérente. C’est lui qui fera se rencontrer Frédéric et Amélie, dont le père était recteur d’académie à Lyon. Frédéric est très doué pour les études : le droit, les lettres, les langues, l’histoire et même la poésie. Tout lui réussit ! Mais c’est surtout un homme de foi, soucieux de témoigner de la pertinence de l’Évangile pour répondre aux défis sociaux de son époque. Et son action reste à mes yeux une source d’inspiration pour répondre aux défis des multiples crises que nous traversons aujourd’hui.

Car l’époque d’Ozanam n’est pas sans ressemblances avec la nôtre. En ce dix-neuvième siècle tourmenté qui voit éclore un nouveau monde où l’économique commence à dicter ses lois au politique, sous les effets d’un capitalisme débridé qui ne craint pas d’asseoir sa puissance sur l’exploitation déshumanisante d’un prolétariat asservi, en ce siècle où les idéaux de liberté et de dignité, qui sont pourtant l’apanage de l’humanisme chrétien, semblent migrer lentement vers de nouvelles idéologies matérialistes, apparemment plus aptes à en assurer la promotion, Ozanam fait partie de ces quelques chrétiens, souvent incompris à leur époque et parfois encore aujourd’hui, qui ont cherché à puiser dans les trésors de la tradition catholique de quoi répondre de façon évangélique aux questions de leur temps. C’est l’époque où l’on oscille entre «  socialisme chrétien » et «  christianisme social », avant qu’en 1891, dans Rerum novarum, Léon XIII ne parle de « doctrine sociale de l’Église ». Qui ne perçoit, en lisant aujourd’hui les deux dernières encycliques du pape François, Laudato si’ et Fratelli tutti, l’étonnante actualité de Frédéric Ozanam ?

L’époque d’Ozanam ressemble aussi à la nôtre par la disparition progressive de la pertinence culturelle et sociale de la foi chrétienne. Alors qu’il était étudiant en Sorbonne, Frédéric avait été plusieurs fois blessé par les attaques virulentes de certains professeurs contre le christianisme. Avec quelques-uns de ses condisciples, il avait pris l’initiative d’adresser des observations écrites pour protester contre cette attitude et le groupe obtint des excuses publiques de certains professeurs. Un jour, alors qu’il participait à l’une de ces « Conférences littéraires » où toutes les opinions se confrontent au cours de joutes oratoires, l’un des étudiants fit remarquer, à l’adresse des chrétiens, que « par le passé le christianisme avait manifesté sa supériorité par ses œuvres, mais que cela, c’était le passé ! Et que désormais, le christianisme était mort. Où sont vos œuvres ? » Cette question avait piqué au vif le jeune Frédéric. « Ne parlons pas tant de charité, dit-il à ses amis : faisons-la ! » Ainsi naquit un groupe de jeunes chrétiens : la « Conférence de charité ». Mais ces étudiants ne connaissent pas de pauvres à visiter. Alors ils vont trouver sœur Rosalie Rendu, une Fille de la Charité (famille religieuse créée deux cents ans plus tôt par saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac) qui œuvre dans le quartier très pauvre de la rue Mouffetard à Paris. C’est elle qui leur indique les familles à secourir. Et les étudiants, en allant visiter ces familles dans ce qui leur sert de logement, prennent conscience de la misère qui sévit dans la capitale. L’année suivante, de retour à Lyon, Ozanam y crée avec quelques amis la première Conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis la « Société  » du même nom, qui s’étend rapidement dans plusieurs villes de France et à l’étranger. Celle de Marseille est encore très dynamique aujourd’hui. Qui ne voit, là encore, l’actualité de la méthode d’Ozanam, qui privilégie les visites à domicile, afin d’engager une relation durable entre ceux qui aident et ceux qui sont aidés, de sorte qu’à la longue, la dignité de chacun grandisse, dans l’humilité et la fraternité ? Et quand la guerre civile qui éclate à Paris en 1848 accentue la misère d’une grande partie de la population, Ozanam lance encore de vibrants appels en faveur des pauvres. Il crée des «  Sorbonnes populaires », où des cours de culture générale sont délivrés gratuitement aux jeunes ouvriers. Encore une idée qui pourrait être utile aujourd’hui !

Il faudrait aussi souligner l’actualité des époux Ozanam pour la compréhension de la belle vocation de père et de mère de famille. En relisant l’itinéraire hors du commun de Frédéric, on comprend mieux que tout se tient : le sérieux irréprochable de son engagement universitaire et de son activité sociale, la force confiante et sereine du couple qu’ils forment avec Amélie (qui mériterait sans doute elle aussi d’être béatifiée), l’attention touchante avec laquelle il apprend à être époux puis à être père, c’est-à-dire à exercer, selon ses propres mots que reprendra plus tard Jean-Paul II dans Familiaris consortio, « le ministère de la paternité ». Amélie et Frédéric furent ainsi des précurseurs de l’apostolat des laïcs, source d’interpellation pour l’ensemble de l’Église. Emporté par son élan au service des plus pauvres, Frédéric Ozanam écrivit un jour aux prêtres ces mots enflammés : « Prêtres français, ne vous offensez pas de la liberté d’une parole laïque qui fait appel à votre zèle de citoyens. […] Le temps est venu d’aller chercher ceux qui ne vous appellent pas, qui, relégués dans les quartiers mal famés, n’ont peut-être jamais connu ni l’Église ni le prêtre ni le doux nom du Christ. […] Ne vous effrayez pas quand les mauvais riches, froissés de vos discours, vous traiteront de communistes, comme on traitait saint Bernard de fanatique et d’insensé ! »

On n’en finirait pas de raconter sa vie ! Mais en cette fin d’été 1853, Frédéric Ozanam, sur le bateau qui le ramène en Provence, sait qu’il est parvenu au terme du chemin. En arrivant à Marseille, apercevant sa belle-mère et les membres de la famille de sa femme, venus pour le recevoir, il leur dit : « Voilà un voyage terminé. Je vais en faire un autre, mais à présent que je vous ai remis notre Amélie, Dieu fera de moi ce qu’il voudra. » Craignant de le conduire jusqu’à Saint-Loup, on l’installe donc dans cet hôtel-meubé du 9 rue Mazade, afin que les médecins puissent le visiter plus rapidement. Le père Pignatel vient le voir régulièrement et accompagne ses derniers jours. Le jeudi 8 septembre, en la fête de la Nativité de la Vierge Marie, vers 19h30, il lève les bras et s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Puis il s’éteignit. Quelques jours plus tard, le dimanche 11 septembre 1853, un office funéraire fut célébré très tôt le matin dans l’église Saint-Charles, avant que le corps du défunt ne soit acheminé vers Paris. Ce même dimanche, par un de ces signes dont la Providence a le secret, Monseigneur Eugène de Mazenod posait la première pierre de la future Basilique de Notre-Dame de la Garde !

Dans les années qui suivirent, Amélie s’est occupée de la publication des œuvres de Frédéric. Mais à côté de ce travail qui restera pour elle prioritaire jusqu’à la fin de sa vie, elle soutiendra les œuvres du cardinal Lavigerie, qui avait bien connu Frédéric lorsqu’il était étudiant aux Carmes, non seulement en faveur des chrétiens d’Orient, mais aussi dans l’institution du Bon Pasteur, l’ancêtre du «  Nid », au service des femmes victimes de la prostitution. Amélie mourut à Écully, près de Lyon, le 26 septembre 1894.

Dans l’homélie de la messe de béatification de Frédéric Ozanam, le 22 août 1997 à Notre-Dame de Paris, lors des Journées mondiales de la jeunesse, Jean-Paul II avait affirmé : « Frédéric Ozanam a cru en l’amour, l’amour que Dieu a pour tout homme. […] Ozanam a découvert là sa vocation, il y a vu la route sur laquelle le Christ l’appelait. Il a trouvé là son chemin vers la sainteté ». Dans une lettre à l’un de ses amis, François Lallier, datée du 5 novembre 1836, Ozanam avait écrit ces mots brûlants d’actualité, que je confie, pour terminer, à votre méditation : « La politique ne tient compte que de la justice. Elle frappe, elle retranche, elle divise. La charité au contraire tient compte des faiblesses, elle cicatrise, elle réconcilie, elle unit. La charité est de tous les lieux et de tous les temps. Notre devoir à nous, chrétiens, est […] que la charité fasse ce que la justice seule ne saurait faire. […] L’ordre de la société repose sur deux vertus : justice et charité. La justice suppose déjà beaucoup d’amour ; car il faut beaucoup aimer l’homme pour respecter son droit, qui borne notre droit, et sa liberté, qui gêne notre liberté. Cependant la justice a des limites ; la charité n’en connaît pas. »

+ Jean-Marc Aveline

(Éditorial EAM décembre 2020)

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Dernière mise à jour : Mercredi 5 mai 2021