Fête du Sacré-Cœur : Vendredi 8 juin 2018

« Jésus venait de mourir »… Le récit johannique de la mort de Jésus tranche avec celui des Synoptiques. Alors que ceux-ci soulignent la dérision qui entoure le Crucifié et l’abandon dans lequel il est plongé, saint Jean laisse transparaître le triomphe de celui qui, en mourant, est conscient d’avoir porté à son terme la mission reçue du Père, celle d’exprimer par le don de sa vie l’amour que le Père porte à tous les hommes.

« Jésus, sachant que son heure était venue de monter vers son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans ce monde, les aima jusqu’à l’extrême » (Jn 13, 1), avait dit saint Jean en introduisant le récit du lavement des pieds, au soir de la dernière Cène. Et voici que, maintenant qu’il est « déjà mort », Jésus laisse sortir de son côté du sang et de l’eau. Comme l’eau qui était sortie du côté droit du Temple dans la prophétie d’Ézéchiel et qui devenait un torrent qui irriguait la Terre, voici qu’une source cachée se libère en Jésus. Comme Ève avait été façonnée à partir de la côte extraite d’Adam endormi, voici que l’Église, nouvelle Ève, vient à l’existence grâce au sang et à l’eau qui ont coulé du côté du Christ, source intarissable des sacrements de l’Église. À partir du Moyen Âge, sous l’impulsion de théologiens comme saint Bernard ou Guillaume de Saint-Thierry, ou encore de mystiques comme sainte Mechtilde de Hackeborn et sainte Gertrude de Helfta, la réflexion chrétienne a découvert dans ce texte du quatrième Évangile les fondements de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus.
Et ce soir, la solennité du Sacré-Cœur nous plonge une nouvelle fois dans ce mystère étonnant de l’amour. « Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné pour leur témoigner son amour », avait dit Jésus à sainte Marguerite-Marie. Et de sainte Gertrude à la vénérable Anne-Madeleine Rémuzat, chère à nos cœurs marseillais, il n’a pas manqué de témoins choisis par Dieu pour témoigner du feu brûlant de son amour, de cette « fournaise » qu’évoquait jadis sainte Catherine de Sienne. Quel grand mystère que cet amour !
Que vous nous aimez, ô Cœur de Jésus, s’exclamait pour sa part le bienheureux Charles de Foucauld ! Il ne vous a pas suffi de contenir tous les hommes, tous ces hommes si ingrats, pendant toute votre vie, vous avez voulu leur être ouvert et être blessé par eux après votre mort. À tous, même aux plus indignes, votre Cœur est ouvert ; pour tous, il a été percé ! Vous aimez tous les vivants, vous les appelez tous à vous, vous leur offrez à tous le salut jusqu’à la dernière heure, leur dernier instant. […] Que vous êtes bon ! Ayons une grande dévotion à ce Cœur Sacré de Jésus, par lequel Dieu a allumé le feu sur la terre ! Et l’ermite du Sahara terminait sa prière en disant : Ô mon Dieu, faites brûler ce feu dans mon cœur et dans celui de tous les hommes.
Et ce soir, en cette basilique où fut renouvelé, ce matin encore, le Vœu des échevins et la consécration de notre ville au Sacré-Cœur, nous pouvons faire nôtre cette prière : « Ô mon Dieu, faites brûler ce feu dans mon cœur et dans celui de tous les hommes. » Mais en cette solennité du Sacré-Cœur, l’Église nous invite aussi, frères et sœurs, à prier pour les prêtres, en faisant coïncider la fête du Sacré-Cœur avec la Journée mondiale de prière pour la sanctification des prêtres, ainsi que l’avait rappelé le pape Benoît XVI au début de l’année sacerdotale, en 2009. Il y a beaucoup de cohérence à unir ainsi la dévotion au Sacré-Cœur et la prière pour la sanctification des prêtres, car le fondement est le même : l’amour inconditionnel de Dieu pour le monde. « Dieu a tant aimé le monde, écrit saint Jean au début de son Évangile, qu’il a donné son propre Fils » (Jn 3, 16). Et le saint Curé d’Ars en déduisait que « le sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus ».
Que Dieu ait beaucoup aimé le monde, c’est ce qu’expriment avec force, comme nous l’avons entendu tout à l’heure, ces paroles pleines de tendresse transmises par le prophète Osée : « Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance. […] C’est moi qui lui apprenais à marcher en le soutenant de mes bras. […] Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger » ! Mais la tendresse de Dieu pour son peuple n’a pas été payée de retour : « Il n’a pas compris que je venais à son secours. […] Ils ont refusé de revenir à moi. » Ce refus, ajoute cependant le texte du prophète Osée, a fini par révéler l’infinie miséricorde de l’amour de Dieu : « Vais-je les livrer au châtiment, se demande Dieu ? Non ! Moi je suis Dieu et non pas homme : au milieu de vous, je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exterminer. »
Ces paroles si belles, si tendres, si affectueuses, nous aident à comprendre, frères et sœurs, ce que la liturgie nous propose de célébrer aujourd’hui : Dieu a un cœur et ce cœur est brûlant d’amour. Dieu est un Père attentif, plein d’affection, capable d’endurer les refus et les indifférences, un cœur où chacun à une place assurée, parce que ce Père ne se résigne jamais aux ruptures d’alliance de ses enfants prodigues. C’est donc bien le cœur de Dieu qu’il faut contempler si l’on veut comprendre quelque chose au ministère des prêtres et prier pour leur sanctification.
Des prêtres, on en trouve dans la plupart des religions. Ce sont le plus souvent des hommes (mais ce peut être aussi des femmes), chargés de faire le lien entre le profane et le sacré, en effectuant des sacrifices dans des lieux, temples ou autres, construits dans ce but. Il y avait des prêtres dans les religions babyloniennes, égyptiennes, assyriennes, sumériennes, au temps où parlait le prophète Osée. Il y a des prêtres ou équivalents dans la plupart des religions du monde aujourd’hui, qui font le lien entre le monde des dieux et le monde des hommes. Mais il y a une façon bien particulière de concevoir ce qu’est un prêtre selon la foi chrétienne. Une façon qui, à ma connaissance, diffère de toutes les autres religions et même de la religion juive. « Si l’on comprenait bien le prêtre sur la terre, disait le saint Curé d’Ars, on mourrait, non de frayeur, mais d’amour ! »
Pour comprendre ce que la foi chrétienne appelle un prêtre, il faut en effet se rappeler au moins trois choses. D’abord, la foi chrétienne confesse qu’il n’y a qu’un seul prêtre, le Christ. Il suffit de relire l’épître aux Hébreux pour s’en convaincre. Lui seul a, une fois pour toutes, accompli le sacrifice pour le salut du monde. Le Christ est donc le seul prêtre. Ensuite, la foi chrétienne affirme que tous les baptisés ont part au sacerdoce unique du Christ. Tous les baptisés, hommes et femmes, enfants et adultes, sont marqués de l’huile sainte qui les configure au Christ prêtre, prophète et roi. Par le sacerdoce commun des fidèles, tous les baptisés participent donc à l’unique sacerdoce du Christ. « Il ne faut pas nier ni mettre en doute, disait le pape Pie XII en 1954, que les fidèles possèdent un sacerdoce, et il n’est pas permis d’en faire peu de cas ni de le minimiser. » Enfin, la foi chrétienne confesse que certains parmi les baptisés sont appelés à consacrer leur vie au service du sacerdoce commun des fidèles. Ils deviennent ainsi, comme dit l’Apôtre, « des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu » (I Co 4, 1). Par leur ordination, ils reçoivent le pouvoir d’accomplir le sacrifice du Christ et de représenter le Christ, souverain prêtre. « Le Seigneur fait de nous ses amis, disait un jour Benoît XVI en s’adressant à des prêtres : il nous confie tout ; il nous confie sa personne, afin que nous puissions parler en son nom, in persona Christi capitis. Quelle confiance ! Il s’est véritablement remis entre nos mains. » Et nous pouvons aussi nous souvenir ce soir de ce que disait le Curé d’Ars : « Si je rencontrais un prêtre et un ange, je saluerais le prêtre avant de saluer l’ange. Celui-ci est l’ami de Dieu mais le prêtre tient sa place. »
Le Père Perrin, dominicain, qui aida tant de Marseillais à grandir dans la foi, insistait beaucoup sur cette relation indispensable entre le sacerdoce des baptisés et le sacerdoce ministériel. Parlant du rapport entre la grâce baptismale et le ministère du prêtre, il écrivait : « Le sacerdoce ministériel est tout au service de cette grâce ; il n’a de raison d’être que pour la transmettre par l’annonce de l’Évangile [et] par les sacrements. […] Par sa mission, le sacerdoce nous fait comprendre le prix que Dieu attache au salut et à la sainteté de ses enfants. […] Le méditer doit nous faire saisir la grandeur de la vocation baptismale qui mérite, selon la sagesse de Dieu, d’être servie par cet appareil de grâce [le ministère presbytéral] ».
Chers amis, en cette solennité du Sacré-Cœur de Jésus, méditons sur ce mystère de l’immense amour de Dieu pour le monde, sur ce dessein bienveillant, comme dit saint Paul dans la deuxième lecture que nous avons entendue, ce « projet éternel que Dieu a réalisé dans le Christ Jésus notre Seigneur ». Restons « enracinés dans l’amour », afin de connaître « ce qui surpasse toute connaissance : l’amour du Christ ».
Et prions pour la sanctification des prêtres de notre diocèse de Marseille et pour tous ceux qui se préparent à le devenir au Séminaire Saint-Luc, pour Marseille ou pour d’autres diocèses. Qu’ils se comportent toujours comme des serviteurs de la grâce baptismale et du sacerdoce commun des baptisés. Qu’ils aident chacun, par leur prédication et par la célébration des sacrements de l’Église, à devenir disciple du seul Maître, le Christ. Qu’ils soutiennent avec bonté tous les baptisés afin que chacun puisse progresser à son rythme sur le chemin de la sainteté. Et qu’eux aussi, soutenus par la grâce de leur ordination au ministère presbytéral, ils ne cessent de travailler à leur propre sanctification, avec persévérance et en s’entraidant mutuellement. Qu’ils soient avant tout des hommes de prière, humbles et fidèles. Qu’ils servent avec ferveur la communion dans l’Église et stimulent avec zèle sa mission. Qu’ils n’oublient jamais que « la vérité de la vie sacerdotale se trouve dans l’amitié avec le Christ », (Père Perrin) et que « le sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus » (Curé d’Ars).
Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille

Dernière mise à jour : Mardi 12 juin 2018