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Homélie - 150 ans de la statue de Notre-Dame de la Garde

Homélie 150 ans - Format PDF

Notre-Dame de la Garde
26 septembre 2020

Chers amis,

Depuis la fin de l’hiver dernier, un virus s’acharne à bouleverser nos modes de vie. Malgré tous les efforts déployés pour en venir à bout, il a sournoisement profité des brassages heureux de l’été pour se propager. Et voici que sa présence inquiétante plane sur cette rentrée pas comme les autres, ravivant l’incertitude et le doute, la méfiance et la peur. Décidément, que nous le voulions ou non, il nous faut apprendre à vivre autrement ! Par certains côtés, cela a du bon, comme nous l’avions entrevu au temps du confinement, lorsque nous rêvions d’un « monde d’après » débarrassé des incohérences et des injustices du «  monde d’avant ». Mais aujourd’hui, nous sentons bien qu’entre l’avant et l’après, il y a le présent, un présent qui peut durer longtemps et pendant lequel nos relations quotidiennes, familiales, amicales ou professionnelles, se voient durablement et parfois gravement affectées, que ce soit par la douleur de la maladie, l’épreuve de la solitude, la menace du chômage, l’incertitude des filières d’études ou les redoutables conséquences du décrochage scolaire. Pour tous, il est devenu difficile, voire impossible, d’élaborer des projets à long terme.

L’Église n’échappe pas à cette réalité. Avec toute l’humanité, ni au-dessus, ni en retrait, elle partage les angoisses de ce temps. Mais elle ne doit surtout pas baisser les bras, ni se recroqueviller sur elle-même en attendant que l’orage passe. Engourdie elle aussi par les masques et les gels, les ordres et les contrordres, elle se sait appelée par son Seigneur à accompagner la famille humaine sur ce chemin compliqué et incertain. Elle sait que, même si les vents sont contraires, le Christ est sur le bateau et qu’elle peut mettre en Lui toute sa confiance et toute son espérance. En 1908, alors qu’il se trouvait désespérément seul en plein Hoggar, ayant, à vues humaines, échoué dans tout ce qu’il avait entrepris, sentant sa santé décliner et se désespérant de ne même pas pouvoir, faute de compagnon, célébrer l’eucharistie, ayant même dû renoncer à avoir un tabernacle avec la Présence réelle dans son ermitage du bout du monde, Charles de Foucauld écrivait : « Il y a un mot de la sainte Écriture dont nous devons, je crois, toujours nous souvenir, c’est que Jérusalem a été reconstruite dans l’angoisse des temps (Dn 9, 25). Les difficultés ne sont pas un état passager à laisser passer comme une bourrasque pour nous mettre au travail quand le temps sera calme ; non, elles sont l’état normal. Il faut compter être toute notre vie, pour toutes les bonnes choses que nous voulons faire, dans l’angoisse des temps  » [1] .

Ces mots, me semble-t-il, n’ont pas pris une ride et correspondent bien à l’époque que nous traversons. L’épreuve actuelle, les difficultés qu’elle occasionne, les angoisses qu’elle suscite, sont notre temps. L’Esprit de Dieu n’en est pas absent. C’est bien dans ces conditions-là, avec ces contraintes et ces limites bien réelles, «  ici et maintenant », que nous devons accueillir, vivre et annoncer l’Évangile du Christ. Ne nous laissons donc pas paralyser par la peur ! Notre foi nous appelle à vivre dans l’espérance ce temps particulier dont on ne connaît pas le terme.

J’ai récemment proposé aux chrétiens de Marseille de traverser ensemble ces temps incertains en nous mettant à l’école de Marie, qui « méditait tous ces événements en son cœur  » (Lc. 2, 19) : c’est de cette attitude mariale qu’il faut nous inspirer, tout au long de cette année pastorale et aussi longtemps que les circonstances l’imposeront. Il nous faut apprendre à scruter les signes d’espérance dans l’angoisse des temps, à être attentif et docile à la Parole, disponible à la grâce, à l’école de Marie, prête à partir « en hâte » pour se mettre au service, puisant dans sa Visitation l’élan de son Magnificat, toujours humble et fidèle jusqu’au pied de la Croix, «  la première en chemin », du berceau de son Fils à celui de l’Église, étoile de la mission jusqu’à la fin des temps.

Et, quand le moment sera venu, après avoir médité la Parole, écouté les appels de l’Esprit, partagé les joies et les tristesses, les espoirs et les angoisses des hommes et des femmes, des jeunes et des anciens, des pauvres et des malades, des prisonniers et des migrants, sans distinction de cultures ni de religions, nous prendrons le temps, si Dieu le veut, de tenir quelques assemblées synodales pour donner à notre Église diocésaine un nouvel élan missionnaire, à la suite de l’unique Sauveur du monde, le Christ Jésus, qui est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6).

Ce soir, chers frères et sœurs, la Vierge Marie nous rassemble dans cette belle basilique, au tout début de notre pèlerinage marial et synodal. Nous célébrons en effet le cent-cinquantième anniversaire de la pose de la statue monumentale fixée sur le clocher. Quand elle fut inaugurée par Mgr Place, le 24 septembre 1870, en la fête de Notre-Dame de la Merci, c’était aussi un temps de crise, pire encore que celui d’aujourd’hui. La France était en guerre depuis juillet. Le désastre de l’armée française à Sedan, le 2 septembre, entraînant la chute de Napoléon III, le 4 septembre, ne permit pas une véritable inauguration. La cérémonie fut très discrète, un peu comme la nôtre ce soir, si nous n’avions pas le relais des ondes de KTO !

Et pourtant, c’est cette statue que tous les Marseillais, depuis cent-cinquante ans, regardent plusieurs fois par jour et surtout chaque fois qu’un remerciement ou qu’une supplication montent de leurs cœurs. C’est cette statue que les marins et les pêcheurs, tous les travailleurs de la mer, tous les missionnaires partis en bateau vers d’autres continents, ont fixé des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse, emportant avec eux le sourire d’une Mère, attentive et bienveillante. C’est cette statue qui, pour tous les touristes et tous les pèlerins, est déjà à elle seule une catéchèse, montrant à la fois la Mère et l’enfant, un enfant qu’elle tient sans le retenir, un enfant qu’elle présente et qu’elle offre, un enfant qui est Dieu et dont elle est la mère, un Fils qu’elle nous donne pour qu’il soit notre frère !

O Marie, « la première en chemin », «  toi qui ravis le cœur de Dieu et qui l’inclines vers la terre », sois notre guide tout au long de cette année pastorale, mariale et synodale !
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

[1C. de Foucauld, lettre du 1er juin 1908 à Mgr Charles Guérin, vicaire apostolique du Sahara.

Dernière mise à jour : Vendredi 9 octobre 2020