Homélie - Obsèques Marc Pietri

6 mars 2020 - Abbaye de saint-Victor
Homélie de Mgr Aveline au format PDF - Obsèques Marc Pietri

Chère Rozenn, chers membres de la famille de Marc, chers amis,

C’était vendredi dernier. En allant prendre un avion pour rentrer à Marseille, Marc nous a quittés, terrassé par une crise cardiaque. Depuis quelques temps déjà, il n’allait pas bien. Mais comme toujours, il voulait se battre, se retirer chez lui pour reprendre des forces, retrouver la mer, nager en eau libre, lui qui, comme Albert Camus, avait « toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé » certes, mais « au cœur d’un bonheur royal » ! Mais cette fois-ci, la haute mer, menaçante et attirante, l’a englouti sans crier gare. Jusqu’au bout, il nous aura surpris, pris de court, devancés. Jusqu’au bout, il nous aura accueillis dans sa vie et en même temps, sa vie à lui nous aura échappé.

Mystère de toute vie humaine, lisible et illisible à la fois, accessible au regard extérieur et souvent bien plus complexe à l’intérieur. On croit savoir et l’on ne sait pas. Et beaucoup parmi vous, qui êtes souvent sur le devant de la scène, que cette scène soit politique, économique, culturelle, religieuse ou autre, beaucoup d’entre vous éprouvent, parfois douloureusement, l’écart incommensurable qui existe entre ce que l’on montre et ce que l’on est, entre les combats qu’il nous faut mener à l’extérieur et ceux, souvent plus redoutables, qu’il nous faut conduire à l’intérieur. Jésus lui-même, vous l’avez entendu dans l’Évangile qui nous a été lu tout à l’heure, Jésus lui-même interrogeait ses disciples les plus proches : qu’est-ce que les gens disent de moi ? « Le Fils de l’Homme, qui est-il d’après ce que disent les hommes ? » Et quand ils lui répondent : « pour les uns il est Jean-Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes », il leur demande, les yeux dans les yeux : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Alors, poursuit l’Évangéliste, Simon-Pierre déclara : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » !

Depuis vendredi dernier, j’imagine le dialogue en cours entre Marc Pietri et Simon-Pierre. J’imagine Marc, fatigué par sa mort, mais déjà ragaillardi par l’air frais du ciel, vouloir faire ami-ami (sans jeu de mots !) avec cet autre bâtisseur qu’est Simon-Pierre, celui à qui Jésus avait dit : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église ». Et puis Pierre aimait aussi la mer, lui qui était pêcheur. J’imagine Marc, à peine ragaillardi et déjà entreprenant, essayer d’intéresser Simon-Pierre à des projets d’aménagement du ciel, où il y a beaucoup de demeures qui réclameraient le travail d’un bon aménageur ! Et d’imaginer déjà des Earth-Line venant du ciel tutoyer nos océans et nos Sky-Lines, surtout celle de Marseille !

Mais j’imagine surtout Simon-Pierre inviter Marc à s’arrêter, à relire sa vie en vérité, à demander pardon et à dire merci. Et je sais, pour l’avoir souvent écouté, qu’il en aura beaucoup à dire, notre cher Marc, dans les deux registres, celui du pardon et celui du merci. Et nous, qui avons connu Marc à des degrés divers, il me semble que, si notre voix est entendue, nous aimerions dire à Simon-Pierre notre affection pour Marc. Certes, la personnalité était débordante et parfois envahissante. Mais l’exubérance cachait mal la solitude et la rage dans les combats révélait aussi la profondeur d’anciennes blessures pas toujours cicatrisées. L’enfance de Marc avait été dure. Le besoin d’être sûr d’être aimé ne l’avait jamais quitté parce qu’il ne pouvait jamais être assouvi tant qu’il ne comblerait pas le manque originel. Marc avait toujours essayé – et d’une certaine façon, il y avait remarquablement réussi – à transformer cet obstacle en moyen, cette faiblesse en force, ce manque en ressource. Il avait pu ainsi déployer des projets qui le dépassaient, en Floride et partout dans le monde, mais surtout, et avec quelle affection, à Marseille, parce que ses racines étaient ici et pour toujours. « C’est cela, Marseille, disait-il : être de partout, de tous les horizons, mais être Marseillais avant tout ! »

À vous, frères et sœurs, je voudrais vous dire ceci. Si vous voulez honorer la mémoire de Marc Pietri, ne vous laissez pas voler votre humanité. Gardez le souvenir de vos blessures. N’ayez pas peur de vos faiblesses. Soyez vrais. Permettez-moi d’évoquer ici le Père Jean Carbonneau, du diocèse d’Avignon, qui a fêté le 12 janvier dernier ses quatre-vingt-seize ans. C’est lui qui avait accueilli le jeune Marc, adolescent cabossé et meurtri, qui lui avait appris la vie et qui lui avait donné le goût de Dieu et le goût des autres, deux goûts qui vont toujours, d’une certaine manière, vont ensemble ! Marc ne l’a jamais oublié. Lui qui avait grandi dans la mélancolie d’être fils unique, avait ainsi commencé à découvrir les joies d’une fraternité vraie et fidèle. Longtemps il a cherché cette proximité affective et virile, fraternelle et solide, jusque dans ce club de Quenza dont il était l’ineffable Président. Oui, frères et sœurs, ne vous laissez pas voler votre humanité ! Ne vous laissez pas voler votre goût de la vie, de la vraie vie, celle qui ne s’épuise pas dans les plaisirs superficiels, mais celle qui puise aux racines de ce que c’est qu’être humain, avec nos forces et nos faiblesses, et surtout avec ce fil spirituel qui nous relie les uns aux autres et qui nous relie tous à Dieu. Même quand les soucis vous submergent, n’éteignez pas la flamme intérieure qui brûle en vous et qui souffle sans cesse à l’oreille de votre conscience ces mots si simples et si vrais qui nous viennent du cœur de Dieu et que Jésus prononça un jour pour nous indiquer le chemin du bonheur : « heureux les cœurs purs, heureux les miséricordieux, heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, heureux les artisans de paix » !

À la famille de Marc, je voudrais dire toute ma sympathie, ma compassion, ma proximité dans l’affection et la prière. Je sais les soubresauts d’une vie familiale happée et perturbée par trop d’osmose avec la vie professionnelle. J’ai compris, en vous côtoyant un peu, comme est vrai l’adage qui dit que l’argent ne fait pas le bonheur ! Je sais qu’il y a d’autres pauvretés, d’autant plus douloureuses qu’elles restent cachées. Je sais aussi l’immense reconnaissance qui est dans vos cœurs et l’immense chagrin d’une mort si subite qu’elle n’a pas donné le temps d’exprimer de vive voix tout ce que l’on aurait voulu dire à celui qui est parti. Je sais aussi, en dépit de tout, l’étincelle de foi qui jamais ne s’éteint : celle qui confesse, avec toute l’Église, que Christ est ressuscité, que la mort n’est pas le dernier mot de la vie et que la miséricorde du Seigneur est toujours plus grande que les péchés des hommes.

« Nous n’avons pas été mis au monde pour détruire et nous détruire, mais pour construire », disait Marc le 1er juin 2017, lorsqu’il reçut à la Chambre de Commerce les insignes de Commandeur de la Légion d’honneur. Et il ajoutait : « Vous l’avez compris, je suis “un voleur des autres”. Ils m’attirent, ils m’intriguent, ils me font grandir, peut-être parce que je les respecte profondément. Et surtout […] si la Bonne Mère est avec moi, je ne peux les décevoir. L’Évangile dirait : “qu’as-tu fait de tes talents” ? […] J’ai choisi les autres comme boussole et ils me l’ont bien rendu. […] Et moi alors, si Dieu me le permet, j’irai au bout de mes rêves, parfois là où la raison s’achève. Je ne suis pas sur les chemins qui mènent à Rome, même si je ne fais de mal à personne. Je profite de chaque heure, de chaque jour. Comme disait Marcel Proust : “une heure, ce n’est pas qu’une heure. C’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets, de climats et d’amis.” »

Oui, frères et sœurs, réfléchissons bien : la vie, au fond, c’est très court et très imprévisible ! Mais c’est le temps que Dieu nous donne pour nous préparer à sa rencontre. Et nous nous y préparons par la façon dont nous vivons toutes les rencontres de notre vie, dans le respect et la dignité, dans l’attention et la confiance, dans la fidélité et le pardon. Que l’Esprit du Seigneur Jésus Christ nous y aide. Que sa grâce donne à chacun la force dont il a besoin pour poursuivre en vérité le chemin de sa vie.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Mercredi 18 mars 2020