Homélie de Mgr Aveline Toussaint 2015

Un saint, c’est quelqu’un comme vous et moi, qui fait du mieux qu’il peut l’expérience de la vie, et surtout, qui se laisse transformer par la puissance de l’amour.

Jeudi dernier, profitant d’une belle journée ensoleillée après l’orage de la veille, j’ai décidé d’aller marcher à la Sainte-Baume. Direction Auriol par l’autoroute, et de là, montée vers le Plan d’Aups et l’Hôtellerie, puis ascension vers la grotte et vers le Saint-Pilon pour un bon pique-nique sur la crête, les Alpes d’un côté, déjà saupoudrées de neige, la mer de l’autre, toujours étincelante. Mais le plus beau, jeudi dernier, ce n’était ni la majesté des sommets des Alpes, ni l’étendue infinie de la mer, c’était la multitude des arbres et des buissons, tous en parures d’automne, faisant même ressortir le vert des conifères, car il n’y a pas de mélèze à la Sainte-Baume. C’était à qui donnerait les couleurs les plus vives, le jaune pour les uns, le rouge pour les autres, l’orange pour d’autres encore, dans un spectacle tout feu tout flammes offert gratuitement aux yeux éblouis des promeneurs !

C’est un peu comme la Toussaint, me disais-je tout en marchant. Ces arbres, ces arbustes, ces petits buissons de rien du tout, personne ne les remarquait tout au long de l’été. Ils arboraient discrètement leur ton de vert, passant inaperçus le long des GR de la vie. Mais la grâce de Dieu, qui garde souvent le meilleur pour la fin, est capable de révéler par une lueur d’automne la splendeur des existences apparemment les plus ternes. Ces existences qui, même si personne ne s’en est ému, ont traversé la grande épreuve. Ces existences effacées qui connaissent d’expérience les combats de la vie. Un peu comme ces foules de l’Apocalypse dans le passage que nous avons entendu tout à l’heure. Quand l’auteur de ce livre raconte ses visions, il nous invite à lever le voile des apparences. Ceux à qui il s’adresse sont les chrétiens de la première génération, celle qui dut apprendre à survivre au milieu des persécutions. Et il leur dit, comme il le dit aux chrétiens persécutés aujourd’hui, qui, du reste, sont de plus en plus nombreux : ne perdez pas courage ! Le Christ est le grand vainqueur. À la lumière de sa Pâque, même vos calvaires les plus gris feront jaillir de nouvelles couleurs !
D’ailleurs, nous a dit saint Jean dans la deuxième lecture, le plus important, c’est d’apprendre à regarder. "Voyez comme il est grand l’amour dont le Père nous a comblés !" Apprenez à le voir, cet amour par lequel Dieu fait de nous ses enfants ! Voyez comme il est immense l’amour que le Père porte à chacune et chacun d’entre nous ! Voyez comme il est patient, lent à la colère, plein de bonté, d’astuce et de miséricorde ! Ne jugez pas à la place de Dieu ! Quand vous n’aimez pas quelqu’un, dites-vous que même lui, même votre ennemi, Dieu a le cœur assez grand pour l’aimer et pour vous aider à l’aimer vous aussi. D’ailleurs, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, en quoi est-ce vraiment évangélique ? Même les païens en font autant ! Vous, soyez saints comme lui, Dieu, est saint.
Et si vous cherchez ce qu’est un saint, n’allez pas vous imaginer que c’est forcément quelqu’un qui a vécu il y a très longtemps, avec des sandales usées et qui est monté au ciel les mains jointes et le teint pâle, un dimanche matin, escorté par des angelots sortis tout droit du musée Borély, battant des ailes dans l’azur plus haut encore que les gabians ! Non, un saint, c’est quelqu’un comme vous et moi, qui fait du mieux qu’il peut l’expérience de la vie, et surtout, qui se laisse transformer par la puissance de l’amour. "Voyez comme il est grand l’amour dont Dieu nous a aimés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes !" Pour se laisser transformer, il faut à un moment le décider. Il faut en faire le choix. C’est ce qu’on appelle la conversion qui est le premier pas vers la sainteté. Décider de se rendre disponible à ce que la lumière d’automne fera resplendir en nous. Choisir la vie et vivre selon ce choix. "Vois, je mets devant toi la vie et la mort, le bonheur et le malheur : choisis la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance", disait Dieu à son peuple par la voix de Moïse dans le Deutéronome.
Choisir, c’est dépasser ses hésitations, ses atermoiements, ses remises à plus tard, à demain, à l’année prochaine, à une autre fois… Choisir, c’est ne pas virevolter, picorer, renâcler, tricher pour ne pas s’exposer… "Les vies stériles sont celles qui n’ont pas su choisir", disait Jules Monchanin. Parfois, ça prend du temps, même dans une vie de saint, de finir par se tenir à son choix. Regardez Charles de Foucauld ! Regardez saint Augustin ! Regardez Mère Teresa ! Le plus difficile, c’est de choisir d’accepter humblement d’avoir été choisi par Dieu. "Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, disait le Christ à ses Apôtres, c’est moi qui vous ai choisis, pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure !" On n’est pas choisis parce qu’on serait les meilleurs ! C’est comme les cent quarante-quatre mille, dans l’Apocalypse : ils sont ceux que Dieu a choisis afin qu’une foule immense, bien plus nombreuse qu’eux, une foule qui est l’humanité tout entière, "de toutes nations, races, peuples et langues", soit conduite au salut, irrésistiblement attirée par la sainteté de l’Agneau.
Et Dieu, comme à son habitude, ne choisit pas les plus en vue. Parfois, dans les forêts d’automne, ce sont les tout petits buissons qui donnent le rouge le plus éclatant. "Regardez-vous, dit saint Paul dans l’une de ses lettres : ce qu’il y a de plus faible, de moins bien vu, de plus méprisable aux yeux des hommes, voilà ce que Dieu a choisi." Notre assemblée en est la preuve ! Pour devenir saint, il ne faut donc pas commencer par se regarder soi-même pour voir si on a les aptitudes requises. Il faut tout simplement choisir d’accepter d’avoir été appelé à devenir saint ! Et s’engager à changer dans sa vie tout ce qui s’oppose à cela, même s’il faut s’y reprendre de multiples fois. La sainteté, c’est le contraire de la médiocrité, le contraire du découragement, le contraire de l’autosatisfaction.
Car Dieu est patient et ne nous demande jamais plus que ce que nous pouvons faire. "Le Seigneur n’ordonne pas de voler aux animaux qu’il n’a pas pourvu d’ailes", faisait déjà remarquer, au IVe siècle, saint Grégoire de Nysse ! Ce que Dieu veut, c’est que nous déployions toute la richesse des talents qu’Il nous a confiés. Et comme ils sont spécifiques à chacun, au final, quand chacun donne du sien, c’est encore plus beau que les splendeurs d’une forêt en automne !
Ami qui es venu ce matin à Saint-Ferréol, cherche donc la voie de ta sainteté ! Il y en a de toutes sortes. Une gamme de couleurs aussi variée que la gamme des béatitudes. Écoute ce que dit Jésus : il y a ceux dont la voie est celle de la pauvreté du cœur. Heureux sont-ils, le Royaume des cieux est à eux. Il y a ceux dont la voie est celle de la douceur. Heureux sont-ils, ils obtiendront la Terre promise. Il y a ceux dont la voie est le combat pour la justice, jusqu’à être persécutés pour elle, il y a ceux qui pratiquent la miséricorde, ceux qui traversent la vie dans les pleurs, il y a ceux qui ne se lassent pas d’être des artisans de paix. Heureux sont-ils, tous ceux-là, quelle que soit leur voie, pourvu qu’ils acceptent humblement d’avoir été choisis pour donner ce fruit qui est le leur et qui met dans leur cœur une joie que personne ne peut leur ravir. Bienheureux sont-ils ! Et que leur joie demeure ! "Et même si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi, dit Jésus, réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux !"
Tu veux être un saint ? N’envie pas le chemin des autres. Approfondis le tien ! Il est unique et Dieu ne l’a confié qu’à toi ! Invente la mélodie de ton action de grâces sur la gamme musicale des béatitudes ! Dose par toi-même le jaune, le rouge ou le vert que la grâce offre à ta liberté sur la gamme chromatique du buisson ardent ! L’Esprit Saint ne fait pas de toi un esclave ni un numéro standard, ni un pseudonyme anonyme de réseaux sociaux, mais un homme, une femme, libre, un enfant de Dieu unique dans la grande famille humaine. Regarde comme il est grand l’amour dont Dieu t’a comblé. Par sa grâce, il a voulu que tu sois appelé enfant de Dieu, et tu l’es ! Regarde comme il est grand l’amour dont Dieu veut combler chacun de ceux qu’il te donne pour frères, même s’ils sont tes ennemis. Et s’ils ne le savent pas, montre-leur l’amour de Dieu en les aimant comme Il les aime. Tu verras, c’est l’un des plus sûrs chemins vers la sainteté.
Frères et sœurs, permettez-moi pour conclure, d’attirer votre regard sur un saint bien connu ici, dans cette église de Saint-Ferréol confiée par notre archevêque à la communauté des Oratoriens. Je veux parler de saint Philippe Néri, dont nous fêtons tout au long de cette année le cinquième centenaire de la naissance, puisqu’il était né en 1515 à Florence, la même année que Thérèse à Avila. Il quitte Florence à 16 ans, et après quelques années passées à San Germano à aider un oncle commerçant chez qui son père l’avait placé, espérant en vain qu’il s’intéresse à ce métier, il part pour Rome où il restera jusqu’à sa mort en 1595. Si vous cherchez un saint qui ne soit pas triste, celui-là est fait pour vous ! Ce n’est pas qu’il ne prie pas, ni qu’il ne sait pas ce que sont les hivers de la vie. Mais il y a en lui une grande humilité qui est la source d’une joie profonde et contagieuse, une joie qui invite chacun à se simplifier, à se poser les bonnes questions, à s’en remettre avec confiance à la miséricorde de Dieu. Quand ils l’ont trouvé, les jeunes ne le lâchent plus. Et quand ils l’ont écouté, les cardinaux de Rome et même les papes en redemandent !
Saint Philippe Néri, c’est l’art d’être libre en étant saint et l’art d’être saint en étant libre ! Il aime rire et faire rire. Détendre les cœurs et les corps pour mieux en venir à l’essentiel. Ce que Dieu lui avait donné, il sut le faire fructifier. Il acquit le jugement d’un sage tout en gardant la spontanéité d’un enfant. En inventant le giro, le pèlerinage aux sept églises qui devint avec lui l’une des plus grandes dévotions romaines, il permettait à chacun, qu’il soit jeune étudiant ou pauvre mendiant, qu’il soit ecclésiastique ou chercheur de Dieu, de marcher à son pas, de découvrir la grande liberté des enfants de Dieu, de s’extasier devant les mille couleurs de l’automne qui sont autant de visages de la sainteté dans notre humanité.
Que sa prière, relayée à Marseille par la communauté des Oratoriens qui desservent cette église, nous aide à entendre l’appel à la sainteté que le Seigneur nous adresse aujourd’hui, en cette fête de la Toussaint, à la veille du grand Jubilé de la Miséricorde, pour que brille en nos cœurs la vive flamme de son amour qui fait flamboyer le monde.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Evêque auxiliaire

Texte de l’homélie
Dernière mise à jour : Jeudi 12 novembre 2015