Homélie de la Vigile pascale

On les imagine, ces femmes, se rendant de bon matin au tombeau, encore traumatisées par la violence et les douleurs de la Passion de Jésus, encore accablées et tristement déçues par cette foule qui s’est lâchement laissé manipuler contre lui. On les imagine et on les comprend, ces pauvres femmes, troublées dans leur cœur par le silence de Dieu alors qu’on maltraitait un innocent… Où était-il, ce Dieu dont Jésus avait tant clamé la bonté et qu’il appelait affectueusement Abba, Père ? On devine qu’elles sont aussi troublées par l’impuissance de Jésus, qui avait pourtant accompli de si grandes choses pendant ces trois années au cours desquelles il avait sillonné le pays, prêchant, délivrant, guérissant, remettant debout les pauvres et les petits. Et là, tout au long de cette mascarade de procès, il s’était laissé faire, n’ouvrant presque pas la bouche, comme un agneau qu’on mène à l’abattoir… Et maintenant, abandonné de tous, il gît au tombeau et il n’y a qu’elles, ce matin, pour venir voir l’endroit où on l’a mis…

On les comprend et on les admire, ces femmes, lorsque, surmontant leur peur, elles vont jusqu’au sépulcre, aux premières lueurs de ce jour, qui deviendra le saint dimanche, mais qui n’est encore que le premier jour de la semaine, après la fête du sabbat. Elles sont inquiètes et ce n’est pas l’avalanche de faits troublants qui va les rassurer : un tremblement de terre, un ange qui fait rouler la pierre en un éclair et des gardes morts de peur ! Et la parole de l’ange ne les console qu’à moitié : dès qu’il a fini de parler, elles s’en vont en courant, remplies à la fois de crainte et de joie, et c’est peut-être leur joie qui tremble le plus !

Car, même si elles ne le comprennent pas encore, ce qu’elles viennent d’entendre et de voir va changer le cours du monde. « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : "Il est ressuscité d’entre les morts ; et voici qu’il vous précède en Galilée : là, vous le verrez ! Voilà ce que j’avais à vous dire" ».

Ce message, jusqu’à la fin des temps, sera le plus grand tournant de l’histoire, le plus grand événement que l’univers ait connu. Telle est, du moins, la foi des chrétiens. En donnant sa vie, le Fils de Dieu a sauvé le monde. La mort n’est plus le dernier mot de l’histoire. La vie a triomphé. Christ est ressuscité ! Lui qui était venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance, le voici qui nous l’offre à profusion, non pas seulement à l’heure de notre mort, mais déjà à chaque heure de notre vie, si nous acceptons de l’accueillir.

Alors, dans le cœur de ces femmes revenant du tombeau, l’incompréhension fait place à l’étonnement, comme pour préparer le chemin à la foi. L’étonnement, frères et sœurs, c’est ce qui nous reste quand toutes les fausses certitudes se sont évanouies et que l’on est enfin libre pour chercher et accueillir la vérité. L’étonnement, c’est le privilège des pauvres de cœur qui renoncent à l’orgueil de prétendre avoir tout compris ! « Je connais ton épreuve et ta pauvreté », dit le Seigneur au livre de l’Apocalypse (Ap 2, 9). Et l’on peut y voir le fil conducteur de toute cette histoire sainte que nous avons parcouru tout à l’heure à grandes enjambées : pauvreté d’Abraham acceptant d’offrir son fils unique, pauvreté du peuple de l’exode acceptant d’abandonner les oignons d’Égypte, pauvreté du peuple de l’exil acceptant d’avoir perdu à jamais le Temple, et puis pauvreté de ces femmes qui se rendent à un tombeau qu’elles trouvent vide, dépouillé de la dépouille qu’elles étaient venues embaumer. Pour que nous commencions à accueillir quelque chose, peut-être faut-il d’abord qu’il ne nous reste rien ! L’épreuve que nous traversons actuellement peut aussi nous apprendre le chemin de ce dépouillement.

Ce soir, je pense tout particulièrement aux catéchumènes qui se préparent à un baptême qu’il a malheureusement fallu reporter, à cause de la pandémie. Il arrivera bientôt ce baptême, chers amis : je vous le promets ! Mais ce soir, je vous invite, comme nous tous, à bien vous imprégner des gestes liturgiques de l’Église en cette veillée pascale. Le feu nouveau, détruisant les cendres de notre péché et soufflant sur les braises de notre espérance. La lumière, recueillie à même le feu pour éclairer la marche de l’Église et les pas de chacun, en communion de foi autour du Christ ressuscité, alpha et oméga de toute l’histoire. L’eau, celle qui jaillit du côté ouvert du cœur du Christ, l’eau vive du baptême, l’eau que l’Église puise avec joie aux sources du salut, pour l’offrir à tous les hommes de bonne volonté. Le feu, la lumière, l’eau, et puis l’Écriture, ce grand livre imprégné d’une présence, inspiré par l’Esprit, ce livre que l’on tourne page après page, cependant qu’il nous retourne en profondeur ; ce livre qui, en Marie, a laissé s’échapper la Parole, pour qu’elle prenne chair et se livre par amour pour nous délivrer de la mort. Le feu, la lumière, l’eau, l’Écriture et tout à l’heure, la fraction du pain, où s’uniront, en une seule et cruciale action de grâces, la ligne verticale du don de Dieu, ici et maintenant, et pour l’éternité, et celle, horizontale, du sacrement du frère, ici et maintenant, dans toutes nos Galilée.

Oui : qu’elle est belle et riche de sens, chers amis, cette grande veillée de Pâques ! Et comme il nous est difficile, cette année, de devoir la célébrer sans pouvoir nous rassembler ! Et cela est encore plus douloureux pour les familles endeuillées, pour les malades isolés et pour tous ceux qui souffrent, de quelque manière que ce soit. Mais puisque les temps sont durs, inédits et encore incertains, il importe d’autant plus que nous, chrétiens, sachions bien quelle est notre espérance et quelle est notre foi. N’oublions pas l’avertissement de saint Paul : « Si Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre proclamation, vaine aussi notre foi » (I Co 15, 14). Souvenons-nous des premiers martyrs, comme Victor et bien d’autres à Marseille, auxquels on demandait de renoncer à leur foi : « Non possumus ! », répondaient-ils, « Nous ne pouvons pas » ! Car pour qui a reçu la vie nouvelle du Ressuscité, la mort est désormais rejetée en arrière. Le chrétien est un ancien mort que le baptême a fait renaître à la vie. En sommes-nous bien conscients, frères et sœurs ? « Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Rm 6, 8). La résurrection n’est pas un « happy end » hollywoodien inventé pour rattraper un scénario raté d’évangile galiléen ! D’ailleurs, il n’y eut aucun témoin de la résurrection. Mais, à commencer par des femmes, puis des hommes, il y eut des témoins du Ressuscité. Et ces témoins nous ont passé le témoin pour qu’à notre tour, ici et maintenant, et même en temps de coronavirus, nous soyons témoins, confinés mais confessants.

Les femmes, mi-apeurées, mi-joyeuses, revenaient en courant du tombeau, ayant entendu l’ange les envoyer vers les disciples. Alors, nous dit Matthieu dans son récit, « Jésus vint à leur rencontre » (Mt 28, 9). Ô, frères et sœurs, comme ce détail que Matthieu est le seul à relever a de l’importance pour notre situation actuelle ! Si tu te désoles de ne pas pouvoir te rendre avec les autres disciples au lieu habituel de la communauté, ne t’inquiète pas : Jésus connaît ton désir et il vient à ta rencontre en cette nuit pascale ! Accueille-le chez toi. Écoute-le dire aux femmes : « Je vous salue », comme l’ange l’avait dit à Marie au début du récit de saint Luc (Lc 1, 28) et comme il le dit à toi aussi, où que tu sois, qui que tu sois. Regarde les femmes lui saisir les pieds, ces pieds qui ont gardé les plaies du supplice, ces pieds qui les précèdent sur les chemins de Galilée, ces pieds qui nous précèderont toujours sur tous les chemins de la mission. Écoute Jésus redire aux femmes les paroles de l’ange, comme pour les confirmer, comme pour nous les confirmer, ici et maintenant : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. »

Oui frères et sœurs : Christ est ressuscité !

Alléluia ! Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

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Dernière mise à jour : Dimanche 12 avril 2020