Homélie de la fête de la Chandeleur

Fête de la Chandeleur - Dimanche 2 février 2020 - Basilique Saint-Victor
Homélie de Mgr Aveline au format PDF

Chers amis,

Aujourd’hui, avec toute l’Église, nous célébrons la Présentation de Jésus au Temple. Selon le rite fixé par la Loi de Moïse, Marie et Joseph, en parents pieux et respectueux, viennent présenter au Seigneur leur enfant, avec une offrande, comme le prescrit la Loi. Partout dans le monde, donc, les chrétiens fêtent la Chandeleur. Mais chez nous, à Marseille, c’est particulier, et pas que pour les navettes !

C’est qu’à Marseille, on a un pied en Occident et l’autre en Orient, et qu’en Orient, cette fête est très importante. On l’appelle « fête de la rencontre », parce qu’il s’agit de célébrer la rencontre entre le Seigneur qui vient, petit enfant dans les bras de ses parents, avec le peuple qui l’attend, représenté ici par Syméon et Anne. Rencontre d’une promesse avec une espérance. Rencontre au soir d’une vie pour Syméon et Anne, dont la longue attente est enfin comblée. Rencontre à l’aube d’une existence humaine pour le Fils de Dieu, dont la vie va d’abord se dérouler tout simplement, à Nazareth, où il grandira « en taille et en sagesse » avec les jeunes de son âge et apprendra avec eux les choses de la vie.

Quel mystère, frères et sœurs ! « Puisque les hommes ont tous une nature de chair et de sang, Jésus a voulu partager cette condition humaine », écrit l’auteur de l’épître aux Hébreux dans le passage qui nous a été lu tout à l’heure. Comme il fallait que Dieu nous aime pour se faire ainsi l’un de nous ! Comme elle doit paraître étrange, notre foi, à ceux qui la regardent du dehors : un Dieu qui se fait homme pour faire entrer tous les hommes dans la vie même de Dieu ! Quel scandale pour la raison ! Quelle folie pour les païens ! Et pourtant, de génération en génération et jusqu’à aujourd’hui, les disciples du Christ, à la suite de Syméon, ne s’y sont pas trompés : en cet enfant, et en lui seul, se trouve le salut du monde. Chaque soir, les prêtres, les consacrés et tous ceux qui le veulent redisent les paroles du vieillard Syméon à l’office des Complies : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta Parole. Car mes yeux ont vu ton salut ! » La vraie lumière, c’est Lui ! Toutes les idoles, d’or et d’argent, de puissance et de domination : tout cela n’est qu’ouvrage de mains humaines et ne tient pas en face de cette lumière.

À Marseille, on sait l’importance de la Chandeleur pour nous aider à rester fidèles à notre foi, à vivre en frères et à vivre libres. Et la liberté, on en connaît le prix. C’est si vrai que le 2 février 1794, au plus fort de la Terreur révolutionnaire, au moment où il n’y avait plus que deux ou trois prêtres pour toute la ville et les villages d’alentour, le peuple, clandestinement, avait voulu quand même fêter la Chandeleur. Alors on était parti dans la nuit, sans faire de bruit, venant de tous les quartiers par les chemins escarpés. On était allé vers les hauteurs de l’Estaque (plutôt l’Estaque-gare que l’Estaque-plage !), et de là, on s’était enfoncé dans les collines de la Nerthe, vers une grotte assez grande qui s’appelait la Crispine. Et là, avec des cierges verts, plus de deux cents personnes, risquant leur vie pour célébrer leur foi, avaient chanté la messe de la Chandeleur dans une ferveur immense qu’attisait la conscience du danger.

La Crispine ! Comme j’aimerais qu’un jour on puisse y retourner ! Je crois qu’elle est maintenant sur un terrain qui a été chimiquement pollué et qu’on ne peut malheureusement plus y accéder. Mais comme j’aimerais qu’un jour, on fasse une procession vers là-bas, en hommage aux Marseillais de cette époque, qui ont gardé leur foi au péril de leur vie ! Comme j’aimerais que les jeunes (et les moins jeunes) réalisent à quel point notre foi d’aujourd’hui est redevable au courage des martyrs d’hier ! Et comme j’aimerais que cela nous aide à nous tourner vers tous ceux qui, aujourd’hui encore, sont privés de liberté, ceux qui en Irak, en Syrie, en Iran, au Yémen, et en bien d’autres endroits du monde, cherchent des grottes Crispine pour vivre en cachette leur religion, quelle qu’elle soit.

Tout à l’heure, sur le Vieux-Port, nous avons accueilli l’Évangile venant de la mer, comme il a un jour débarqué sur nos rivages, il y a bien longtemps. Le message est certes ancien, mais les mots de Jésus n’ont pas vieilli : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos ; je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître, je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai reçu de mon Père, je vous l’ai fait connaître ; il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ; ce que vous ferez au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous le ferez ; moi, je suis le chemin, la vérité et la vie ; heureux les artisans de paix, heureux les assoiffés de justice, heureux les cœurs purs, heureux les doux et les miséricordieux ; la vérité vous rendra libres ! » Oui, il avait raison Syméon : les paroles de ce petit enfant révolutionneront le monde ! Elles abaisseront les puissants et élèveront les humbles. Elles renverront les riches les mains vides et feront grandir l’espérance des pauvres. Ou comme le disait le prophète Malachie : « Qui pourra rester debout lorsqu’il se montrera ? Car il est pareil au feu du fondeur, pareil à la lessive des blanchisseurs » !

Église de Marseille, n’aie pas peur d’être prophète aujourd’hui ! Même s’il feint de l’ignorer ou s’il tente de l’éteindre, le monde a grand besoin de ta liberté. Multiplie dans le diocèse les petites fraternités de croyants, les petits foyers d’espérance et de charité, les Crispine missionnaires d’aujourd’hui, qui réchaufferont le monde et auront le courage d’aller à contre-courant des idéologies, celles qui détruisent l’humanité par la terreur et la haine, et celles qui détruisent la Création en ne cherchant que le profit des uns au détriment de la survie des autres. Avec saint François d’Assise et le pape François, chante le cantique des créatures, loue le Seigneur, Laudato si’, pour que la Création, qu’Il nous a confiée, ne soit plus bafouée.

Église de Marseille, n’aie pas peur d’annoncer l’Évangile, même si tu dois ne recevoir que mépris, indifférence ou calomnie. Écoute la voix de nos premiers martyrs, qui résonne encore dans la crypte de cette basilique. Prie Notre-Dame de Confession des Martyrs pour qu’elle te donne le courage des humbles, qui ne se prennent pas pour des héros, mais simplement pour des hommes et des femmes qui croient en la tendresse et en la miséricorde de Dieu pour tous, les riches et les pauvres, les croyants et les incroyants, les installés et les migrants et tous ceux qui sont victimes de trafics criminels jusque dans nos cités.

Frères et sœurs, n’ayons pas peur d’ouvrir nos bras, comme Syméon, pour accueillir le Sauveur. Du haut de sa colline, la Vierge de la Garde nous Le tend chaque jour. Comme Syméon, prenons-Le dans nos bras et ouvrons-Lui la porte de notre cœur. Soyons sûrs qu’Il nous a fait une place dans son Sacré-Cœur et souvenons-nous qu’il y a exactement trois cents ans, au plus fort d’une atroce épidémie de peste, notre Ville et notre diocèse Lui ont été consacrés pour toujours. N’oublions pas ce lien d’amour et de miséricorde scellé avec Lui et mettons aujourd’hui tout en œuvre pour que les blessés de la vie puissent en bénéficier. Nous savons bien qu’il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour être bon et généreux. Mais nous, à l’école de ce Sacré-Cœur qui a tant aimé le monde, comment ne le serions-nous pas ?

Notre-Dame de Confession des Martyrs, prie pour nous, s’il te plaît, tout au long de l’Octave qui commence. Toi qui fus si étroitement associée à l’œuvre de salut accomplie en ton Fils, toi qu’un glaive de douleur transperça au calvaire, regarde le peuple de Marseille qui va converger vers cette basilique au fil de cette semaine, comme en un long et beau pèlerinage diocésain. Toi qui es notre Mère et même notre Bonne Mère, accueille les prières de chacun de tes enfants. Confie-les, s’il te plaît, à ton Fils, ce Jésus doux et humble de cœur, gloire du peuple de l’Alliance et Lumière pour toutes les nations.

Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

Dernière mise à jour : Lundi 17 février 2020