Homélie de la fête de saint Maroun

Fête de saint Maroun - 9 février 2020 - Notre-Dame du Liban
Homélie de Mgr Aveline au format PDF - Fête de saint Maroun

Chers amis,

Dans l’Évangile selon saint Jean, on distingue deux grandes parties. D’abord, les douze premiers chapitres, où Jésus déploie son ministère en parcourant le pays de la Galilée, de la Judée et de la Samarie, en prêchant et en accomplissant de multiples signes qui permettent aux disciples et aux foules de grandir dans la foi ; puis une deuxième partie, des chapitres 13 à 21, où il ne peut plus circuler librement et ne parle plus qu’à ses disciples proches, aux Douze apôtres et à quelques autres, fuyant, se cachant, jusqu’à son arrestation, sa passion et, dans les deux derniers chapitres, sa résurrection.

Le petit passage que nous venons d’entendre se situe à la charnière de ces deux ensembles. Jésus est encore libre, mais plus pour longtemps. Bientôt, le Fils de Dieu sera un homme traqué, puis un homme seul. Bientôt, ceux qui le suivent aujourd’hui joyeusement l’abandonneront lâchement. Bientôt, son heure va venir. Il le sait, il le sent. Depuis le début de son ministère, depuis le signe de Cana, lorsqu’il avait changé l’eau en vin, il attend cette heure (« Femme, mon heure n’est pas encore venue », avait-il répondu à sa mère qui s’inquiétait du manque de vin). Maintenant que cette heure arrive, glorieuse et tragique à la fois, voilà qu’il l’appréhende (« Maintenant, mon âme se trouble et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure ! »).

Jamais, frères et sœurs, nous ne méditerons assez sur cette fragilité humaine du Fils de Dieu. Jamais nous ne comprendrons tout à fait « le prix de la grâce » que Dieu accepta de verser pour nous sauver. Jamais nous n’aurons assez d’amour envers ce Père qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son propre Fils » et envers ce Fils qui, donnant sa vie pour nous, nous a montré qu’« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». L’amour seul est « digne de foi ». Cet amour qui n’a pas craint d’être abandonné, trahi, rejeté, bafoué. Comme il fallait que Dieu nous aimât ! Et l’on entend Jésus, dans l’Évangile de ce jour, se préparer lui-même le cœur pour nous aider à entrer dans son Mystère : « si le grain de blé ne tombe en terre, s’il ne meurt, il reste seul. Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Qui aime son âme la perd. Qui hait son âme en ce monde la gardera pour une vie éternelle. »

Frères et sœurs du Liban, vous savez d’expérience que la foi chrétienne ne se traduit jamais durablement en gloriole humaine, en honneurs mondains, ni en pouvoir dominateur. Il y a bien de la Gloire, oui, mais c’est celle du Père qui glorifie son Fils et ce n’est pas la nôtre. Il y a bien de la Gloire, oui, mais jamais sans la Croix. Frères et sœurs du Liban, vous savez d’expérience l’alternance parfois déroutante entre des époques où il faut que le grain meure et que tout paraisse s’effondrer, et d’autres époques où il l’on n’a pas assez de moissonneurs pour engranger les fruits des récoltes. L’histoire vous a habitués à ces changements de saison, parfois lents et prévisibles, parfois brusques et violents, quand les dérèglements diplomatiques s’ajoutent aux dérèglements climatiques ! Heureusement il y a les cèdres, qui, dans leur imposante longévité, invitent à la sagesse, modèrent le triomphalisme des moissonneurs et soutiennent l’espérance des semeurs.

Je suis venu chez vous ce matin, dans cette belle paroisse maronite de Notre-Dame du Liban, pour vous exprimer la proximité de l’Église catholique de Marseille envers tout le peuple du Liban et envers tous les Libanais qui vivent à Marseille. Nous partageons avec vous l’inquiétude grandissante devant la dégradation inquiétante de la situation économique et politique dans votre pays. Nous constatons avec douleur que le Liban, petit par sa taille, mais hautement symbolique, de par sa position géographique, sa pluralité confessionnelle et l’originalité de son mode de gouvernance, est une fois encore le théâtre d’affrontements qui le dépassent de l’extérieur mais le rongent de l’intérieur, le propulsent sur le devant de la scène et le ruinent durablement en l’instrumentalisant. Et pourtant, comme elle est grande la capacité de résilience des Libanais ! Comme est fort leur courage, endurante leur volonté, admirable leur foi ! Oui, le saint pape Jean-Paul II avait raison quand il déclarait, le 7 septembre 1989, que « le Liban est plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient comme pour l’Occident ! »

Chaque fois que je suis allé au Liban, et ce doit faire environ une dizaine de fois, j’ai été touché par cette espérance invincible qui est l’âme de votre peuple et spécialement de vous, les Maronites. Quelle joie pour moi d’être avec vous ce matin, en ce 9 février, fête de saint Maroun, canonisé le 28 septembre 1753 par Benoît XIV ! En me préparant cette semaine à venir vous rencontrer, je me suis remémoré mes voyages chez vous. La première fois, c’était pour travailler à l’Université Saint-Joseph, avec le P. Louis Boisset et le P. Augutin Dupré-Latour, dans le cadre de l’Institut d’études islamo-chrétiennes, né de l’amitié entre des chrétiens et des musulmans et installé à Achrafieh, sur la ligne de fracture qui divisa Beyrouth pendant la guerre. Je me souviens que nous logions à Adma, chez les sœurs en haut de la colline en allant vers Jounieh, et que mon séjour fut prolongé à cause de l’opération des « raisins de la colère », que l’armée israélienne avait déclenché pendant que j’étais là-bas. L’aéroport étant fermé, c’est le P. Georges Hobeika qui m’avait hébergé quelques temps à Kaslik. Pour un premier voyage, ce fut une riche expérience ! Heureusement, quelques jours avant, nous avions pu nous rendre à Taanayel puis à Zahlé et Baalbek et dans toute la plaine de la Bekaa. Une autre fois, c’était pour une tournée de conférences à Faitroun, à Saïda, à Beiteddin, et dans d’autres villes, au Nord comme au Sud. Bien sûr, il y eut des rencontres avec le patriarche Sfeir, des visites de la Qadisha, une rencontre au séminaire de Ghazir, des séjours dans le Ftouh Kesrouan, à Jouret Bedran en particulier et même des promenades dans les cèdres du Chouf. Lorsque le 25 mars devint une fête islamo-chrétienne, j’avais été invité à Tripoli. Et quand Marseille fut capitale européenne de la culture, en 2013, je fus invité à donner une conférence à la Faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Ce fut, du reste, mon dernier voyage au Liban, du moins jusqu’à ce jour.

Chers amis, acceptez que par ma voix, les catholiques de Marseille vous redisent ce matin leur amitié, leur soutien, leurs vœux de paix et de prospérité pour votre pays et pour vos familles. Nous sommes avec vous les héritiers d’une longue histoire de relations fortes entre le Liban et la France, depuis la fameuse lettre de « protection », au temps de Louis XIV, en 1649 ! Nous savons que c’est à Marseille que fut ré-imprimé en 1849 le dictionnaire arabe réalisé par Mgr Gabriel-Germanos Farhat (1670-1732), évêque maronite d’Alep, qui releva la langue arabe tombée en désuétude. On sait aussi que Jean de La Roque, qui fit un long séjour au Liban, à l’issue duquel il écrivit le récit de son Voyage de Syrie et du Mont-Liban, qui contribua fortement à faire connaître en France les Maronites, était l’un des fondateurs de l’Académie de Marseille, sa ville de naissance.

Il serait trop long de redire ici tous les liens qui nous unissent d’une rive à l’autre, de Notre-Dame du Liban à Harissa, à Notre-Dame de la Garde à Marseille ! Puissions-nous ne pas perdre de vue l’essentiel, nous encourager mutuellement dans la suite du Christ, unique sauveur du monde. Puissions-nous suivre ce Christ à l’heure de sa Passion, entrer avec lui dans son mystère pascal. Puissions-nous témoigner de sa résurrection, sans que la Gloire n’oublie la Croix, sans que la foi ne se laisse contaminer par l’illusion du pouvoir, sans que l’espérance ne se laisse anéantir par la dureté du chemin. Puissions-nous apprendre ensemble l’art et la manière du dialogue interreligieux au sein de la mission évangélisatrice de l’Église.

Permettez-moi, pour conclure, de vous citer un petit poème écrit par un jésuite marseillais, le P. Henri Jalabert (1913-1999), qui longtemps séjourna à Notre-Dame de la Délivrance à Bikfaya et qui était tombé amoureux du Liban :

De ma belle montagne
S’il faut un jour partir,
Que longtemps m’accompagne,
Liban, ton souvenir.

Bikfaya, dans les vignes,
Suspendue au rocher
Ta Vierge nous fait signe
Du haut de son clocher

Symbole de Marie,
Cèdres du Mont Liban
Vous que la liturgie
Chante éternellement.

O très chrétienne terre
Où le Christ a passé,
Qui sous le cimeterre,
N’a jamais renié.

Daigne la Vierge belle,
Mère du bel amour,
Garder nos cœurs fidèles
Au cher Liban toujours.

Que Dieu protège le Liban. Qu’Il fortifie l’amitié franco-libanaise.
Amen !

Dernière mise à jour : Lundi 10 février 2020