Homélie de la messe de rentrée diocésaine

« Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, celui qu’il avait ressuscité d’entre les morts. On donna un repas en l’honneur de Jésus. Marthe faisait le service. Lazare était avec Jésus, parmi les convives » (Jn 12, 1-2). Le récit que nous venons d’entendre, chers frères et sœurs, se trouve au chapitre 12 de l’Évangile selon saint Jean. Au chapitre précédent, l’évangéliste nous a raconté comment Jésus avait ressuscité son ami Lazare, après avoir pleuré sur lui et invoqué son Père, afin que par ce dernier signe avant d’entrer dans sa Passion, les foules comprennent qu’il est, lui, Jésus, l’envoyé du Père, et qu’elles croient en lui (cf. 11, 42). Mais ce signe, qui avait beaucoup impressionné les foules, avait aussi inquiété les autorités religieuses. Les Pharisiens, pris de panique devant le succès grandissant de Jésus, réunirent un conseil et c’est ce jour-là, nous dit saint Jean, qu’ils décidèrent de le faire mourir (11, 53). Alors Jésus se retira dans un endroit proche du désert, s’abstenant désormais de circuler ouvertement. Et dès le chapitre 13 commence le récit qui conduit à sa Passion, en commençant par le dernier repas et le lavement des pieds.

De même qu’à Béthanie, Jésus avait accepté de laisser Marie lui laver les pieds avec un parfum et les essuyer avec ses cheveux, de même à Jérusalem, c’est lui qui, reprenant ce geste, lavera les pieds de ses disciples et les essuiera avec un linge en leur demandant de suivre l’exemple qu’il leur a donné. Et de même qu’à Béthanie, Jésus s’était laissé profondément affecter par la mort de son ami Lazare, de même à Jérusalem, c’est lui qui, douloureusement, ira au-devant de sa propre mort après avoir fait à son Père cette suprême demande : « Ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi pour qu’ils voient la gloire que tu m’as donnée » (17, 24). Ainsi, dans le récit johannique, il semble que ce soit à Béthanie que Jésus se prépare pour Jérusalem, en puisant dans le réconfort de l’amitié qui le lie à Marthe, Marie et Lazare, le courage d’affronter l’épreuve de la solitude et de la mort.

Bien sûr, à Béthanie, la foule se presse à l’annonce de son retour, et les gens viennent, nous dit saint Jean, non seulement pour le voir lui, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait relevé d’entre les morts. Dès lors, « les grands-prêtres décidèrent de faire mourir aussi Lazare, puisque c’était à cause de lui qu’un grand nombre de Juifs les quittaient et croyaient en Jésus » (12, 10-11). Pauvre Lazare : lui qui vient à peine de reprendre vie, on projette déjà de le faire « re-mourir » ! Lui ne dit rien, mais on parle tellement de lui que sa seule présence devient un danger pour l’institution religieuse. On pourrait bien comprendre qu’après la mort et la résurrection de Jésus, qui d’ailleurs ne fit pas sur le moment autant de bruit que la sienne, Lazare ait préféré prendre un peu de large et s’en soit venu, avec ses sœurs et quelques femmes, chercher refuge sur des terres provençales plus hospitalières ! Et c’est ainsi que Marseille aurait pu être le seul diocèse au monde dont le premier pasteur eût été antérieur à la succession apostolique ! Malheureusement, les historiens les plus savants situent le point de départ de cette belle légende du lien entre Lazare et Marseille dans l’épitaphe trouvée dans les cryptes de l’abbaye de Saint-Victor, concernant un certain Lazare qui serait non pas le ressuscité de l’Évangile, mais un évêque d’Aix du Ve siècle, chassé de son siège et venu mourir à Marseille. Mais pour nous, devoir échanger un héros évangélique contre un simple évêque d’Aix n’a rien de réjouissant ! D’autant que ce Lazare qui, avant d’être un mort célèbre, avait dû être un bon vivant, aimant les choses simples de l’amitié, ce Lazare qui se fait remarquer, non par ce qu’il dit, mais parce que beaucoup de monde parle de lui, ce Lazare avait tout pour devenir un bon Marseillais ! Et d’ailleurs, le peuple ne s’y est pas trompé, qui en a fait, malgré tout, le patron de notre diocèse ! Comme quoi le peuple a du flair, comme dirait le Pape François !
Et c’est justement pour écouter ce flair, ce « sensus Ecclesiæ », pour le dire de façon plus savante, que le Pape a décidé de convoquer toute l’Église en synode. Aujourd’hui, 17 octobre, s’ouvre dans le monde entier la phase diocésaine d’un grand processus synodal qui conduira l’Église, diocèse par diocèse, pays par pays, continent par continent, jusqu’à l’automne 2023 et même au-delà, sur un chemin d’écoute de ce que l’Esprit Saint dit à notre Église, à travers la méditation assidue de la Parole de Dieu et à travers l’écoute attentive de la vie du monde, des joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses des hommes et des femmes de notre temps. Voilà pourquoi notre messe de rentrée n’est pas, cette année, tout à fait comme les autres ! Outre qu’elle tombe le jour où notre diocèse fête son saint patron, elle marque aussi le début d’un long processus synodal, qui commence par une phase diocésaine, laquelle va durer jusqu’à la fin du mois de février. Tout à l’heure, à Saint-Laurent, une petite assemblée pré-synodale a commencé à y travailler.
Il est donc important que la synodalité grandisse dans la vie quotidienne de notre Église diocésaine : au niveau des paroisses, des ensembles paroissiaux et des secteurs pastoraux, au niveau des services diocésains et des mouvements apostoliques, au niveau de la vie consacrée, des ministres ordonnés, de la curie diocésaine, et du diocèse tout entier. C’est à tous les étages qu’il faut travailler la synodalité, c’est-à-dire entreprendre un chemin de conversion, d’écoute de l’Esprit Saint et d’ajustement de nos pratiques pastorales, communautaires et missionnaires au mystère et à la vocation de l’Église.

Nous nous y sommes un peu entraînés, au fil des confinements, en suivant Marie, la première en chemin. Souvenez-vous : le 8 septembre 2020, il y a un peu plus d’un an, j’avais proposé à notre Église diocésaine d’entrer dans une démarche synodale et mariale. Et dans le même temps, j’ai lancé un programme de visites pastorales à caractère synodal dans les différents secteurs de notre diocèse. Dimanche prochain aura lieu l’assemblée synodale du secteur Nord et la visite du secteur Sud va bientôt commencer : d’autres suivront bien évidemment, jusqu’en 2023, si Dieu le veut ! Le but est de faire de la synodalité un mode d’existence ordinaire de notre Église diocésaine. Nous aurons souvent l’occasion d’en reparler !

Et puis, frères et sœurs, il y a une autre raison pour laquelle cette messe de rentrée n’est pas comme les autres. C’est qu’elle est profondément marquée par la publication, il y a douze jours, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, commission voulue et mandatée par les évêques de France, il y a plus de deux ans. L’ampleur de ce qui a été mis au jour est accablant. Nos pensées, notre soutien et nos prières vont avant tout vers les personnes victimes, qui ont été abusées au sein même de l’Église. Celle-ci, qui aurait dû être pour elles un milieu sûr et protecteur, s’est transformée en lieu de danger et de honte, de blessure et de crime. On ne commence à le comprendre vraiment que lorsqu’on écoute le récit de ces personnes victimes. Il faut d’abord se taire et écouter. Être sidéré. Ressentir le dégoût, la violence, l’immense détresse qui monte de ces vies abîmées ou détruites par ceux-là mêmes qui étaient chargés d’en prendre soin. Personnellement, j’ai été profondément atteint par le récit des personnes que j’ai reçues et écoutées. Et comment ne pas l’être, quand on prend conscience de ces abus qui ne sont pas tous sexuels, mais qui commencent dès que des personnes ayant autorité, qui plus est une autorité religieuse, manipulent et asservissent des consciences, des corps et des âmes ? Et je dois à la vérité de dire que ce qui m’a le plus bouleversé, c’est de sentir chez certaines de ces personnes un amour intact du Christ et de son Évangile, et même le désir de retrouver confiance en l’Église, pour peu que celle-ci reconnaisse humblement ses fautes et ses manquements, ses silences et ses complicités, et qu’elle confesse en vérité qu’elle a péché, par action et par omission.

On ne grandit pas en refusant de regarder la vérité en face. Pour autant, on ne peut s’en tirer à bon compte en rejetant simplement la faute sur les auteurs de crimes, comme si le corps entier ne devait lutter contre ce mal qui peut prendre bien des formes avant de devenir criminel. Lutter en ayant le courage de demander pardon. Lutter en détectant les complicités et les engrenages qui conduisent au mépris de la vie des autres, surtout des plus vulnérables. Lutter en veillant à la formation préventive de tous ceux qui travaillent avec des jeunes et des enfants. Lutter en prenant sa part du travail de reconstruction humaine de ceux qui ont été victimes de tels actes et dont la douleur, même si elle fut longtemps enfouie, ne sera jamais prescrite. Lutter en continuant de croire en la bonté originelle de l’être humain, une bonté que le péché peut défigurer mais qu’il ne peut pas entièrement détruire. Lutter en refusant la vindicte contre les coupables, lui préférant la justice et l’espoir d’un pardon que seules les victimes peuvent accorder.

Quand Marie, la sœur de Marthe et de Lazare, verse un parfum précieux sur les pieds de Jésus, et que Judas s’en indigne, Jésus demande de la laisser faire et ajoute cette parole étrange : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. Mais, moi, vous ne m’aurez pas toujours » (12, 8). Comme pour signifier qu’il sera toujours présent en chaque pauvre dont il a pris la place et la souffrance, et aujourd’hui aussi, en chaque personne victime d’abus en tous genres. Le défi qui est devant nous ne consistera pas à bricoler quelques ajustements structurels et encore moins à voir comment nous pouvons préserver l’existence d’un petit cénacle religieux satisfait de lui-même et attaché seulement à protéger sa survie et sa réputation.

Dans chaque Eucharistie, le Seigneur nous confie son Corps, c’est-à-dire tous les êtres humains pour lesquels il a donné sa vie, afin qu’ils aient la Vie et qu’ils l’aient en abondance. Que saint Lazare, lui que Jésus ramena à la vie afin que l’on comprenne qu’il est, lui, Jésus, la Résurrection et la Vie, aide notre Église de Marseille à protéger la vie, à combattre les forces de mort, toujours à l’œuvre dans le monde et en chacun de nous. Qu’il nous aide à témoigner de notre espérance, envers et contre tout, en marchant humblement, synodalement, avec les hommes et les femmes de bonne volonté qui habitent notre beau diocèse, ces frères et ces sœurs pour qui le Christ est mort et vers qui il nous envoie.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Cathédrale Sainte-Marie-Majeure, dimanche 17 octobre 2021

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Dernière mise à jour : Mardi 23 novembre 2021