Homélie dimanche de la Mer : 24 septembre 2017

« N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien, demande le maître de la vigne au travailleur de la première heure qui s’indigne parce que le maître a donné le même salaire à des gens qui n’ont pas travaillé autant que lui ?

Vas-tu regarder avec un œil mauvais, poursuit le maître, parce que moi, je suis bon ? » Sans doute la pointe de cette parabole que Jésus raconte pour faire comprendre à ses auditeurs à quoi peut ressembler le Royaume des cieux est-elle là : dans l’inépuisable et souveraine bonté de Dieu. Une bonté telle qu’elle peut paraître injuste à celui qui la mesure selon nos échelles humaines aux barreaux souvent savonnés de jalousie et de suspicion. Dieu juge différemment. « Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, a-t-on entendu tout à l’heure dans le livre d’Isaïe. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres et mes pensées au-dessus de vos pensées, avait déclaré le Seigneur. »
Que faire alors ? Laisser Dieu être bon, « lent à la colère et plein d’amour », comme nous l’a redit le psalmiste. Laisser Dieu être « tendresse et pitié, […] juste en toutes ses voies ». Et, quant à nous, essayer de mener « une vie digne de l’Évangile », comme le recommande saint Paul aux Philippiens, une vie digne de la Bonne Nouvelle de la bonté inépuisable de Dieu. Et telle est la mission de l’Église : témoigner de cette bonté de Dieu pour tout homme et pour toute femme, dans toutes les situations de la condition humaine. Montrer concrètement que « le Seigneur est proche de tous ceux qui l’invoquent en vérité ». C’est la raison pour laquelle, tout au long de son histoire, l’Église est appelé à développer une « charité inventive », faisant preuve de créativité pour témoigner de cette présence de Dieu qui, comme dit saint Jean « a tant aimé le monde qu’il a donné son propre Fils ».
C’est ainsi qu’en 1894 fut fondée la Société des Œuvres de la Mer pour porter « les secours matériels, médicaux, moraux et religieux » aux marins qui pratiquaient la pêche à la morue en Islande et à Terre-Neuve. J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, de visiter le mémorial des marins français dans un fjord d’Islande, et j’avais été profondément saisi par la misère humaine dans laquelle les plongeaient leurs conditions de travail et que Pierre Loti a si bien décrite. Quelques années plus tard, en 1900, furent créés sur la côte bretonne des Abris du marin, ancêtres de nos Seamen’s clubs actuels. En 1920 est né à Glasgow un Apostolat de la mer, qui démarrera en France dès 1925. Puis, en 1952, un secrétariat Apostolatus maris est créé à Rome par le pape Pie XII et en France, la Mission de la mer, organisée dès cette époque devient une aumônerie des gens de mer, qu’ils travaillent dans la pêche, le commerce ou aujourd’hui dans les croisières, sans oublier une présence au sein des services portuaires.
À Marseille, je peux vous dire que l’équipe de la Mission de la Mer travaille avec beaucoup de zèle apostolique pour témoigner auprès des marins de la bonté de Dieu. Cela passe par des visites à bord, lorsque des bateaux font escale dans le port. Parfois, la visite se limite à la vente de quelques cartes téléphoniques pour que les marins, philippins pour une grande majorité d’entre eux, puissent appeler leur famille dont ils restent éloignés de longs mois durant. Parfois, la conversation s’engage, le plus souvent en anglais ou en espagnol. Parfois, la demande est plus précise, pouvant même être une demande de sacrement, comme il m’est arrivé de le vivre en accompagnant ces équipes. Toutes les semaines, des chrétiens de Marseille représentent notre Église diocésaine auprès de ces marins des bouts du monde qui font escale chez nous. Toutes les semaines, ils veillent à ce que l’accueil au foyer des marins qui se trouve maintenant près du Terminal des croisières soit un lieu favorable à la rencontre et au repos. Toutes les semaines, ils montrent par leur présence auprès des autorités portuaires que l’Église qui est à Marseille a le souci des marins qui passent par chez elle, sous le regard bienveillant de Notre-Dame de la Garde.
À Marseille, où de futurs marins sont en formation à l’École de la Marine marchande (ENSM), cela fait maintenant plus de vingt ans qu’une aumônerie leur est proposée. Plusieurs sont présents ce matin et participent, selon les contraintes de leur formation, à bien des événements de notre Église diocésaine, notamment au petit matin du 2 février, lorsqu’ils amènent l’Évangile sur le quai du Vieux-Port au seuil de l’Octave de la Chandeleur. À Marseille, plusieurs équipes de couples dont lui ou elle est marin existent et se retrouvent régulièrement pour s’entraider à mener « une vie digne de l’Évangile » dans les conditions particulières que leurs contraintes professionnelles entraînent pour leur vie familiale. Des prêtres de notre diocèse les accompagnent avec zèle et avec grand bonheur.
Chers frères et sœurs, à travers la Mission de la Mer, c’est toute notre Église diocésaine qui doit se sentir concernée par la vie de ces gens de mer à la fois indispensables à notre quotidien et pourtant souvent méconnus et peu considérés. Il y a aujourd’hui plus d’un million et demi de marins dans le monde, dont la plupart provient des pays en voie de développement et qui grâce à leur travail dans des conditions souvent difficiles, rendent notre vie plus confortable en transportant sur les mers et les océans près de 90% des marchandises que nous utilisons quotidiennement. Essayons de prendre conscience ce matin des difficultés et des défis auxquels ils doivent faire face : les longs mois passés loin de leurs familles, avec parfois des retombées difficiles sur leur vie familiale, la solitude et l’isolement dans lesquels ils vivent à bord, qui conduisent parfois à la dépression (le suicide est la plus forte cause de mortalité chez les marins). De plus en plus, les escales sont courtes et les mesures de sécurité tellement drastiques que la descente à terre des marins et parfois même l’accès aux navires des visiteurs en charge de leur bien-être sont fortement compromises. Et combien de malheureux équipages trompés sur leur salaire, exploités et victimes d’abus du travail, parfois injustement accusés pour des accidents maritimes et abandonnés dans des ports étrangers. Sans compter la situation dramatique du secteur de la pêche, une profession considérée comme l’une des plus dangereuses au monde et à laquelle le cardinal Turkson a décidé de consacrer le prochain Congrès mondial de la Mission de la Mer qui se tiendra le mois prochain à Taiwan.
Vous le voyez, frères et sœurs, le monde de la mer a bien besoin qu’on lui exprime la bonté de Dieu ! Il est important que notre Église diocésaine, non seulement en ce dimanche de la Mer mais aussi tout au long de l’année, soutienne de sa prière et soit concrètement attentive aux besoins pastoraux de ceux qui, en son nom, exercent cette sollicitude évangélique auprès des marins, des pêcheurs et de ceux qui travaillent au port. Il est important également que nous soutenions les étudiants se formant chez nous à la Madrague-Montredon pour exercer un jour cette belle profession de marin, qui fait toucher du doigt l’unité de la famille humaine et qui doit toujours lutter pour que soit reconnue l’égale dignité de toute personne humaine, ceux de la onzième heure comme ceux de la première heure !
Encore une chose. Vous vous souvenez sans doute de ce bateau, l’Aquarius, affrété par l’association SOS Méditerranée, et qui était passé par Marseille avant d’aller au secours des migrants dans les eaux méditerranéennes entre la Libye et l’Italie. Deux jeunes de l’aumônerie de l’École de la marine marchande y avaient embarqué. Cet été le 13 juillet, une jeune femme migrante, Constance, a gravi péniblement l’échelle en fer de l’Aquarius. Elle tenait dans ses bras son enfant, tout petit, encore relié à elle par le cordon ombilical. Saisis de joie et de compassion, tout l’équipage et les migrants déjà repêchés l’ont accueilli par des applaudissements. Son petit venait de naître sur l’une de ces embarcations de fortune où s’entassent ceux qui fuient l’enfer de la Libye. Le bébé a été pris en charge par l’équipe médicale et après le débarquement, Constance et son petit ont été placés chez des religieuses, dans un couvent à Brindisi dans les Pouilles, au sud de l’Italie. Le prénom que cette femme a donné à son enfant résume à lui seul la force de son espérance. Car son enfant, Constance l’a appelé « Christ ». Et sa naissance sur un radeau à la dérive, dans la misère humaine des pauvres d’aujourd’hui n’a pas plus défrayé la chronique, en plein milieu de nos vacances, que la naissance d’un certain Jésus, que l’on appellerait Christ, il y a deux mille ans, sur la paille d’une bourgade en Palestine, au milieu des pauvres de son temps.
Prenons-les donc dans notre prière ce matin, Constance, Christ, et tant d’autres personnes en difficulté, et avec eux, prions pour soutenir ceux qui, en mer, s’efforcent d’être les témoins de la bonté de Dieu en se mettant au service de la dignité de l’homme.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Evêque auxiliaire de Marseille

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Dernière mise à jour : Samedi 30 septembre 2017