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Homélie pour la fête des bienheureux martyrs d’Algérie Notre-Dame de la Garde - Vendredi 8 mai 2020

« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, dit le Seigneur, et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11). Je me souviens de la joie profonde qui avait saisi l’Église tout entière en ce jour béni du 8 décembre 2018. Ce matin-là, la brume avait envahi Oran. C’est souvent ainsi, l’hiver, lorsque la mer fait don d’un peu d’humidité à cette terre oranaise rassasiée de soleil, qu’Albert Camus avait si bien chantée. Quittant l’hôtel de bon matin, notre délégation fut conduite sous bonne escorte jusqu’à la grande mosquée où une réception officielle, grandiose et chaleureuse, avait été préparée. L’Algérie avait mis les petits plats dans les grands. Cette fête de la béatification, qui aurait pu ne concerner, comme en cachette, que les quelques chrétiens résidant dans ce pays, fut un moment de joie pour tous les Algériens. Les paroles prononcées à la mosquée par les autorités du pays, civiles et religieuses, puis par le cardinal Becciu, envoyé spécial du pape François, vibraient de la même espérance, celle qui n’ignore pas les blessures du passé mais accueille des mains de Dieu la promesse d’une paix, confiée aux mains fragiles des hommes et des femmes de bonne volonté.

Déjà, la veille au soir, dans une cathédrale plus bondée que jamais, nous avions été profondément émus à l’écoute de divers témoignages, désarmants de fraternité. La sœur de Pierre et la mère de Mohamed, le frère de Christian et le fils de Mohamed, le vieux Jean-Pierre et l’inusable Henri, et le témoignage de tant d’autres histoires, chrétiennes et musulmanes, entrecroisées par la douleur et transfigurées par l’amitié. Les bienheureux accomplissaient ainsi, sous nos yeux, d’innombrables miracles en permettant à l’Esprit de nous faire éprouver la force de l’amour, plus puissante que toutes nos divisions. « Croire au sens de notre présence en Algérie aujourd’hui, avait écrit Christian Chessel, ce n’est peut-être rien d’autre que croire à la force de l’amour. » Ce soir-là, dans la cathédrale, la frêle lumière de nos bougies, vivante figure de l’aube éternelle, semblait se frayer un chemin dans les méandres de nos ombres intérieures pour nous faire goûter la paix qui vient de Dieu, une paix palpable et insaisissable à la fois, une paix qui avait traversé les souffrances et les deuils, les vengeances et les peurs, et qui aspirait follement nos prières, musulmanes et chrétiennes, pour ouvrir nos cœurs à l’œuvre de la grâce. « La sainteté est avant tout une grande passion, a écrit Pierre Claverie. Il y a une folie dans la sainteté, la folie de l’amour, la folie même de la croix, qui se moque des calculs et de la sagesse des hommes. »

Le lendemain, en arrivant sur la grande esplanade de Santa Cruz, nous n’avions plus qu’à nous laisser saisir par la grâce d’Oran. Il suffisait, comme nous le redit alors avec chaleur et simplicité Mgr Vesco, de nous accueillir mutuellement, nous qui n’aurions jamais eu l’audace de nous appeler « frères » si l’Esprit Saint ne nous l’avait demandé et s’il ne nous donnait lui-même le courage et le goût de la fraternité. Michel Fleury, ce pradosien devenu trappiste, ce discret trait d’union entre l’Algérie et Marseille, entre Tibhirine et La Cabucelle, écrivait dans l’une de ses lettres : « S’il nous arrive quelque chose, je ne le souhaite pas, nous voulons le vivre ici, en solidarité avec tous ces Algériens et Algériennes qui ont déjà payé de leur vie, seulement solidaires de tous ces inconnus innocents… Il me semble que Celui qui nous aide aujourd’hui à tenir c’est Celui qui nous a appelés. J’en reste profondément émerveillé ».

Sur une grande bâche étaient inscrits les noms des nouveaux bienheureux, mêlés à une série d’autres prénoms d’Algériens dont on pouvait penser qu’ils avaient eux aussi été victimes de cette décennie noire qui longtemps endeuilla le pays et continue, aujourd’hui encore, de peser sur son présent. Et je me souvenais de Sétif, le 8 mai 1945, d’Alger, le 26 mars 1962 et d’Oran, le 5 juillet 1962. Quand la haine et le mépris ont aveuglé les hommes, seule l’humilité peut ouvrir un chemin vers la réconciliation et aider le Seigneur à essuyer « toutes larmes de leurs yeux » (Ap 7, 17) ! Le matin, à la mosquée, on avait évoqué les cent quatorze imams et les cent journalistes, eux aussi assassinés pour s’être opposés avec courage à la violence et à la haine. Et sur l’icône écrite pour la béatification figurait en bonne place Mohamed Bouchekhi, le jeune chauffeur de Pierre Claverie, dont la mère avait témoigné la veille à la cathédrale. Car si l’Église peut bien reconnaître dix-neuf bienheureux, personne ne peut faire la liste de la communion des saints, foule immense de ceux qui « ont traversé la grande épreuve » (Ap 7, 14) et que « nul ne peut dénombrer » (Ap 7, 9) ! La faiblesse partagée est le seul langage du Dieu incarné.

Édifiante Église d’Algérie qui, par son courage dans l’épreuve et sa persévérance dans l’humilité, a permis que la confiance s’établisse et qu’une telle célébration ait pu avoir lieu sur le sol algérien, faisant d’Oran « un signe de fraternité pour le monde entier », selon les mots du pape François ! Église de Marseille, n’oublie pas le cadeau qu’a fait au monde entier la petite Église d’Algérie, féconde dans la pauvreté, libre dans les contraintes, missionnaire par le seul témoignage de sa sainteté. Apprends auprès d’elle le lien étroit entre la sainteté et l’amitié, entre le don d’une vie jusqu’au martyre et le quotidien d’une fidélité attentive aux voisins les plus proches. Les martyrs d’Algérie ne sont des martyrs de la foi que parce qu’ils sont des martyrs de l’amour et de l’espérance. Après l’assassinat de frère Henri, Christian de Chergé écrivait :

J’étais personnellement très lié à Henri. Sa mort me paraît si naturelle, si conforme à une longue vie tout entière donnée par le menu. Il me semble appartenir à la catégorie de ce que j’appelle « les martyrs de l’espérance », ceux dont on ne parle jamais parce que c’est dans la patience du quotidien qu’ils versent tout leur sang. Je comprends en ce sens le « martyre monastique ». Et cet instinct qui nous porte, actuellement, à ne rien changer, si ce n’est dans un effort permanent de conversion. [Lettre du 5 juillet 1994]

Être fidèle au Christ et à leurs voisins, humbles « priants parmi d’autres priants » : tel fut le secret de la sainteté des martyrs d’Algérie. Comme ce fut le secret de tant de sainteté inconnue pendant la guerre de 1939-1945, dont nous célébrons aujourd’hui l’armistice. Comme Maximilien Kolbe et Édith Stein, Dietrich Bonhoeffer et Etty Hillesum, nombreux sont ceux dont les noms ont été inscrits au livre de vie, parce qu’ils avaient signé de leur sang l’engagement de leurs vies et que ce don les avait rendus libres. « Personne ne peut nous prendre la vie parce que nous l’avons déjà donnée… Il ne nous arrivera rien puisque nous sommes dans les mains de Dieu… Et s’il nous arrive quelque chose, nous sommes encore entre ses mains », écrivait sœur Esther, assassinée à Bab El Oued le 23 octobre 1994.

Ce matin, frères et sœurs, en célébrant l’eucharistie à Notre-Dame de la Garde, ce sanctuaire marial de l’autre rive, dont l’autel fut jadis consacré par le cardinal Lavigerie, j’aimerais vous inviter à l’action de grâces et à la vigilance. La crise sanitaire que nous traversons actuellement, et surtout ses immenses conséquences économiques, fragilisent déjà le tissu social de notre pays et même de notre diocèse. Comme il importe, dans les semaines et les mois qui viennent, que nous soyons profondément unis dans la prière et l’action de grâces ! Comme il importe que nous développions une présence attentive et concrète à toutes nos relations de voisinage, ainsi qu’une résistance vigoureuse contre les démons du racisme et de l’exclusion, qui prospèrent toujours quand la misère grandit, comme nous l’ont appris les funestes engrenages qui conduisirent à la Seconde Guerre mondiale. N’oublions jamais que tout homme, toute femme, est un frère, une sœur, « pour qui le Christ est mort » (Rm 14, 15). « Mon commandement le voici, dit le Seigneur : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 12-13).

Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

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Dernière mise à jour : Mardi 12 mai 2020