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Homélie pour la solennité de l’Ascension du Seigneur à Notre-Dame

« En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre » (Mt 28, 16). La Galilée ! C’est là que tout avait commencé pour eux, trois ans plus tôt, lorsque Jésus les avait appelés, chacun par son nom, puis entraînés tous ensemble à sa suite. Lui aussi était de Galilée. C’est là qu’il avait grandi, à Nazareth. La Galilée, nous le savons bien, n’était pas une province noble aux yeux des Juifs pieux. Sa population, plusieurs fois brassée par des mouvements migratoires, lui avait attiré le surnom de « Galilée des nations », et l’on se souvient que Nathanaël, cet Israélite honnête lui aussi Galiléen, était persuadé que, de Nazareth, rien ne pouvait sortir de bon. Mais Jésus revendiquait d’être frère de ces Galiléens suspects, presqu’aussi suspects à Jérusalem que des Marseillais à Paris ! Aux femmes qui, les premières, l’avaient vu ressuscité, il avait demandé : « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée. C’est là qu’ils me verront » (Mt 28, 10).

« Ils doivent se rendre en Galilée » ! Ce n’est pas facultatif ! Jésus semble vouloir que les disciples comprennent que le retour en Galilée sera pour eux la condition de l’expérience pascale. Comme s’il fallait revenir aux lieux des commencements pour pouvoir vivre une nouvelle naissance. Nicodème, celui qui était venu trouver Jésus de nuit, avait déjà pressenti l’importance de cette renaissance. Et Jésus lui avait expliqué que seul l’Esprit qui, comme le vent, souffle où il veut, peut faire lever sur chaque nuit cette aube nouvelle, aussi belle et prometteuse que l’aube d’un matin printanier sur les collines de Galilée. Car la Galilée, surtout au printemps, c’est beau ! Tous ceux qui ont reçu la grâce d’effectuer un pèlerinage en Terre Sainte savent à quel point, si Jérusalem fascine et saisit, la Galilée apaise et ressource, comme s’il y avait là un microclimat où l’homme et Dieu ont déjà pris l’habitude de marcher ensemble sous le soleil, de converser et de s’accoutumer l’un à l’autre. « Dieu nous attend là où sont nos racines », disait Rilke. Nous avons tous une Galilée où Dieu est venu nous rejoindre, nous écouter, nous parler, nous appeler.
Et voici qu’à l’aube du matin de Pâques, alors même que les disciples n’ont pas encore été délivrés de leur peur, ordre leur est donné de retourner en Galilée. Quand ils furent arrivés sur la montagne où il « leur avait donné rendez-vous, écrit saint Matthieu, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : "Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé" » (Mt 28, 17-20). La Galilée devient, ainsi, non seulement le passage obligé du Fils qui monte vers le Père, mais aussi le passage obligé des disciples qui sont envoyés aux extrémités de la terre. La croix de la Passion, plantée à Jérusalem, renaît en croix de la Mission, verticale et horizontale, divine et fraternelle, lorsque l’Église prend corps dans toutes les Galilée du monde, sous une seule Tête, le Christ.
Comme il est grand, chers amis, le mystère de la foi que cette solennité de l’Ascension découvre à nos yeux, alors même que le Christ disparaît au regard des disciples ! Le Verbe qui s’est fait chair remonte vers son Père pour nous préparer une place dans la vie trinitaire. Et l’Esprit, qu’ensemble ils nous envoient, ne cessera de nous appeler à la mission, pour peu que nous acceptions de retourner d’abord en Galilée, c’est-à-dire là où nous avons appris à devenir disciples. Car c’est en nous précédant en Galilée que le Christ nous précède en Dieu ! Celui qui prétendrait pouvoir être missionnaire sans se souvenir qu’avant tout, il doit être disciple, se tromperait gravement. Et celui qui se satisferait d’être disciple sans se laisser envoyer en mission se tromperait tout autant. Mais n’ayons pas peur : Dieu est patient, qui apprend à chacun l’humilité du disciple et l’audace du missionnaire, l’un et l’autre, l’un par l’autre !
Les exemples ne manquent pas ! Saint Eugène de Mazenod, dont c’est aussi la fête en ce 21 mai, nous l’a enseigné à Marseille ! Les moines de Tibhirine, assassinés autour de cette date, ont vécu leur mission comme une simple présence, priante et fraternelle, solidement unie au Christ et aux voisins les plus proches. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qui nous comble de joie lorsque chaque année, nous, pèlerins de Marseille, célébrons l’Ascension à Lourdes, auprès de Bernadette, nous laissant revivifier par le service des malades et des pauvres, découvrant par eux la présence de Jésus le Galiléen et de Marie sa mère, nous laissant plonger avec eux dans un grand bain d’Église qui nous envoie en mission en ravivant d’abord notre expérience de disciples, c’est-à-dire d’amis du Christ ? Comme si la Grotte de Massabielle ouvrait en nous, chaque année, un nouveau chemin vers les Galilée de nos vies.
Car, comme pourrait le dire la chanson, on a tous en nous quelque chose de Galilée ! Ce « quelque chose en nous de Galilée », ce sont nos vies, les relations qui les tissent, les rêves qui les soulèvent, les tristesses qui les accablent, les petites joies qui les maintiennent debout, mais nos vies tout simplement vécues dans l’amitié du Christ. Ce « quelque chose en nous de Galilée », ce sont nos frères en humanité, surtout les pauvres et les petits, ceux dont nous apprenons à devenir les « prochains » parce que nous reconnaissons en eux des frères et des sœurs pour qui le Christ est mort. Ce « quelque chose en nous de Galilée », c’est ce qui nous relie à la Création tout entière, à l’infiniment grand comme à l’infiniment petit, aux étoiles et aux atomes, qui nous convie à la louange et nous apprend l’humilité : « Loué sois-tu ô mon Seigneur, Laudato si’ o mi Signore », car tout cela a été confié au Christ, alpha et oméga, celui qui est, qui était et qui vient !
Frères et sœurs, il faut que nous le comprenions bien : sans ce lien à la personne du Christ, ce lien vital qui fait de nous des chrétiens, ce lien de sève qui fait de nous des sarments, ce lien d’amitié qui fait de nous des apôtres, sans ce lien, le christianisme n’est plus qu’un catalogue de valeurs, un humanisme horizontal, une vague religion de la solidarité humaine ou de la défense écologique de la planète. L’Ascension du Christ nous hisse à une autre hauteur et nous ouvre un autre horizon. Sur la Galilée de chacune de nos vies, la croix de la mission étend le bois de la passion jusqu’au ciel de Dieu et jusqu’aux extrémités de la terre. Elle nous indique un chemin qui ne saurait se réduire ni à une évasion verticale pour fuir les dangers du monde, ni à une dispersion horizontale oublieuse de l’engagement de Dieu. Or Jésus ne nous a pas dit : « Cherchez-moi dans le vide » (Is 45, 19). Rien ne sert de se désoler devant le tombeau vide ni de pleurer en fixant le ciel vide ! Il nous a dit : « Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).
Cette phrase, qui est la dernière ligne de l’Évangile selon saint Matthieu, Jésus a voulu la prononcer en Galilée. « Peut-être, écrit Éloi Leclerc, pour que l’on comprenne bien que la gloire de Dieu dans laquelle il venait d’entrer n’était autre que l’éclat de cette divine charité qui l’avait conduit tout au long de son chemin sur la terre, jusqu’au don suprême de sa vie ; et que cette vie donnée, plus forte que la mort, était la vie même de Dieu, offerte aux hommes. » Vrai Fils de Dieu, Jésus est devenu, pour nous les hommes et pour notre salut, le fils de Marie de Nazareth, le messie des humbles, la consolation des affligés, le compagnon des malades. Vers ce frère galiléen au cœur divinement humain montent aujourd’hui encore la clameur de la terre et la clameur des pauvres. Qu’elles nous atteignent aussi, puisque, par l’Esprit, nous sommes devenus son corps, chargé d’ouvrir l’humanité tout entière à la communion divine !
Amen !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

Notre-Dame de la Garde - Jeudi 21 mai 2020

Dernière mise à jour : Jeudi 4 juin 2020