L’insolite de Pâques

Dans son roman La Peste, Albert Camus décrivait les vicissitudes de l’administration d’une ville ordinaire, Oran, soudainement aux prises avec un phénomène qui la dépasse, l’épidémie de peste. «  Faites fermer la ville ! » Telle est la conclusion de la première partie du roman. Dans sa magistrale étude historique sur les apparitions de la Vierge à Lourdes, le P. René Laurentin rapproche cette décision de confinement pour cause de peste à celle que voulurent prendre les autorités civiles lorsque la foule commença à se presser à Massabielle : « Faites fermer la Grotte ! » Les institutions humaines n’aiment pas l’insolite qui leur résiste. Mais Laurentin nuance : « L’insolite qui fait irruption à Lourdes est tout autre que celui qui sévit dans l’Oran imaginaire de Camus. Ici, ce n’est plus un fléau, mais un message de vie. »

Au seuil du Carême, sous la menace (à l’heure où j’écris ces lignes) de nouvelles fermetures de l’espace public, il me semble utile de réfléchir au message de vie du matin de Pâques, un message tellement insolite que le monde s’efforce, depuis deux mille ans, de le tenir confiné, au moyen de barricades idéologiques et de persécutions plus ou moins subtiles, auxquelles certaines tiédeurs de l’Église apportent parfois une regrettable complicité. Car il n’y a pas pire trahison de l’Évangile que celle qui, sous les dehors de la charité, couvre et consomme l’injustice. « Ceux qui reçoivent quelque chose sans peine, écrivait saint Thomas, la gardent sans amour. »

Pourquoi le message de vie délivré à Lourdes a-t-il débordé par-delà les barrières d’abord élevées devant la Grotte ? Laurentin fait observer que « ce message de l’Immaculée met à plus facile portée, comme une eau vive, le salut qui vient du Christ, avec une prédilection pour les malades, les pauvres, les simples, les pécheurs. » L’évidente disproportion entre la petitesse de la messagère et l’universalité du message s’inscrit dans la droite ligne de l’Évangile. Aux gens de l’époque, Bernadette paraissait la plus mal choisie qui soit : petite fille souffreteuse, illettrée, inculte, même en matière religieuse (« table rase de doctrine », constatait l’abbé Pomian, vicaire à Lourdes, qui l’interroge au catéchisme, notant même qu’elle « ignorait, en revenant de Bartrès, les premiers principes comme le mystère de la Sainte Trinité »). Sa famille est pauvre, tombée au dernier rang de la société. Et la pauvreté, il faut y être attentif aujourd’hui encore, est souvent assimilée à un vice. Aussi le procureur impérial accumule-t-il dans son rapport les termes méprisants. Le logis de Bernadette : « un bouge infect et sombre ». Son père : inculpé de « vol qualifié » (sans autre preuve que sa misère sans doute, mais gibier de prison). Sa mère : « cette femme se livre à l’ivrognerie ». Ce sont de «  misérables personnages », propres à inspirer « non seulement le doute, mais le dégoût ». On compte tous les sous déposés à la Grotte, car on soupçonne les Soubirous de prendre pour eux cet argent. Est-il plausible, conclut ce rapport, que « l’Être pur par excellence » ait pu choisir d’aussi « vils intermédiaires » ?

Sans le savoir, le procureur allait droit au paradoxe évangélique : Dieu se plaît à confondre ce qui est fort par ce qui est faible. Il déjoue la sagesse de ce monde par la folie de la Croix. Avant même de dire son nom, la Dame qui apparaissait à Lourdes avait, en choisissant Bernadette, signé d’un Magnificat son nouveau message : «  [Le Puissant] disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles. Il rassasie les affamés et renvoie les riches les mains vides » (Lc 1, 51, 53).

En 1858, le 11 février tombait un jeudi. Comme cette année. Et le Carême commençait le mercredi 17 février, comme cette année. Par un matin d’hiver, Bernadette, accompagnée de quelques filles de son âge, s’en était allée chercher du bois mort déposé par le Gave sous la roche de Massevieille, comme on disait à l’époque, au confluent du cours d’eau et du petit canal du moulin de Savy. Bernadette y retourna les jours suivants, attirée, dit-elle, de façon «  irrésistible ». Le jeudi 18 février, « cela », « Aquero », comme elle l’appelle, lui demande : « voulez-vous avoir la gentillesse (aoué la gracia) de venir ici pendant quinze jours ? », ajoutant cependant : «  je ne vous promets pas d’être heureuse en ce monde, mais dans l’autre. »

Quinze jours durant, jusqu’au jeudi 4 mars, Bernadette se rendra à la Grotte. Chaque jour, la foule grandit. L’eau boueuse grattée sur ordre de la Dame se révèle être une source où certains trouvent la guérison. Les autorités civiles et politiques observent avec méfiance. L’abbé Peyramale, curé de Lourdes, reste lui aussi sceptique, surtout lorsque le mardi 2 mars, l’Apparition demande à Bernadette : « Allez dire aux prêtres de bâtir ici une chapelle et qu’on vienne ici en procession ». Le lendemain et le surlendemain, la Dame renouvelle son souhait, tout en refusant de dire son nom chaque fois que Bernadette le lui demande. Au soir du jeudi 4 mars, la quinzaine est terminée et l’on ne sait toujours pas qui est Aquero, apparue dans l’anfractuosité du rocher de Massabielle.

Les jours suivants, la foule continue d’affluer vers la Grotte, même si Bernadette n’y revient pas. On prie. On emporte de l’eau. On dépose des cierges. Des malades sont guéris. Le mercredi 17, on installe à la Grotte un crucifix et trois gravures représentant la Vierge. Le surlendemain, le charpentier de Lourdes travaille à trouer une planche qui puisse recevoir un grand nombre de cierges, car il y en a de plus en plus, ainsi que des fleurs, des médailles, des chapelets. Puis, dans la nuit du 24 au 25 mars, Bernadette, qui n’y est pas revenue depuis le 4 mars, se sent de nouveau attirée à la Grotte. Elle s’y rend vers 5 heures du matin. Il y a déjà beaucoup de monde lorsqu’elle elle arrive. Quand la Dame se montre, elle lui demande à nouveau qui elle est : « Madame, voudriez-vous avoir la bonté de me dire qui vous êtes ? »
Je lui ai demandé… pendant trois fois de suite. Elle souriait toujours. Enfin, je m’hasardai une quatrième fois… Alors, tenant les deux bras pendants, elle leva les yeux en regardant le ciel, puis elle me dit en joignant les mains à la hauteur de la poitrine qu’elle était l’Immaculée Conception. Ce sont les dernières paroles qu’elle m’a adressées.

Bernadette, qui ne comprend pas cette expression, la répète tout au long du chemin, comme elle l’a entendue, en patois : « Que soy era Immaculado Councepciou ». Deux fois encore, l’Immaculée se montrera à sa petite confidente. D’abord le mercredi de Pâques, 3 avril, puis dans la soirée du vendredi 16 juillet, alors qu’allait s’achever la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Revoyant la Dame depuis l’autre côté du Gave, par-dessus les barrières que l’on avait dressées pour empêcher l’accès à la Grotte, Bernadette s’écriera : « jamais, je ne l’avais vue aussi belle ».
Et Bernadette, humble messagère, lentement, se retira, laissant le message de vie sourdre de lui-même, par-delà les barricades extérieures et intérieures de l’humanité. Comme la Dame l’en avait avertie, elle apprit que « la souffrance est le fil dont l’étoffe de la joie est tissée », comme l’écrira plus tard Henri de Lubac qui, lui aussi, parlait d’expérience. Cependant, depuis les bords du Gave, l’insolite réveillait l’Église et dérangeait le monde, faisant passer les pauvres et les malades au premier rang, devant les riches et les puissants. Chers amis, je ne sais pas encore si nous pourrons aller à Lourdes pour notre pèlerinage diocésain. Mais je sais que le message de Lourdes peut grandement nous aider à accueillir l’eau vive du matin de Pâques et à nous convertir, personnellement et ecclésialement, à l’appel de l’Évangile, aussi insolite qu’irrésistible : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).

+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Mercredi 5 mai 2021