La force de l’amitié

« Mais si tu ne sais pas ce qui me fait souffrir, comment peux-tu dire que tu es mon ami ? » Programme des artisans de paix défini par Mgr Jean Marc Aveline

Dans une auberge de la campagne polonaise où était entré le grand rabbin Levi Yitshak de Berdichev, deux paysans ayant un peu bu se tenaient l’un contre l’autre en se faisant de grandes déclarations d’amitié. L’un d’eux finit par demander à l’autre : « Mais, au fait, sais-tu ce qui me fait souffrir ? » L’autre lui répliqua qu’il ne le savait pas et qu’il ne s’était pas posé la question. Alors le premier lui dit : « Mais si tu ne sais pas ce qui me fait souffrir, comment peux-tu dire que tu es mon ami ? » En racontant cette histoire, le rabbin disait qu’il avait appris de ce paysan presque ivre le vrai sens de l’amitié.

Partager le souci de l’autre, être attentif à ce qui pour lui est une préoccupation, une souffrance, une inquiétude, tel est « le pas de plus » que nous devrions faire après les différentes marches que l’émotion des attentats de début janvier a suscitées dans notre pays. Mais ce pas prend plus de temps, demande plus de patience, d’attention, de respect et de réflexion. Il importe cependant que nous essayions de le faire, afin de ne pas nous laisser ballotter à tous vents de slogans ou de pancartes ambiguës. Non, la liberté n’est pas réduite lorsqu’elle sait trouver d’elle-même, « librement », les limites que lui impose, dans un contexte donné, le juste respect de l’autre.

Disciples de Jésus, il nous faut donc, à son exemple, prendre le temps d’écouter et d’essayer de comprendre ce qui fait souffrir et ce qui réjouit celles et ceux qui nous sont donnés pour compagnons de route. Avons-nous entendu la souffrance des familles arméniennes, qui se souviennent du génocide dont elles furent victimes il y a cent ans et qui pleurent l’un de leurs jeunes scouts, victime d’une violence aveugle qui fait peu de cas de la valeur de la vie ? Avons-nous pris la mesure de l’inquiétude de la communauté juive, meurtrie et préoccupée, depuis de nombreux mois, par la résurgence du poison de l’antisémitisme, savamment distillé par des comportements irresponsables qui cultivent la haine pour prendre le pouvoir ? Avons-nous relayé la détresse des chrétiens d’Orient, et maintenant d’Afrique, qui payent le prix fort non seulement des incapacités de l’islam à réguler ses propres dérives, mais aussi des incohérences des sociétés occidentales qui confondent humour et ironie, caricatures et insultes, et marchent sur la tête à force de trop vouloir nier leurs racines ? Avons-nous su percevoir le désarroi des parents musulmans (et autres) qui voient sous leurs yeux leurs propres enfants céder aux mirages que leur font miroiter des instructeurs venus d’ailleurs pour en faire la chair à canon de leurs projets politiques à étiquette religieuse ? Avons-nous cherché à comprendre les appréhensions de tous ceux qui se méfient de toutes les religions et savent d’expérience que certains comportements religieux sont les pires caricatures du message sur lequel ils prétendent être fondés ?

Au-delà des débats que devraient susciter toutes ces questions et qu’il sera important de tenir dans les mois qui viennent, il nous faut apprendre, comme pour les deux paysans de l’auberge, l’exigence de vraies relations d’amitié. Il nous faut créer et entretenir ces petits liens qui cousent patiemment la robe nuptiale de l’humanité, bigarrée et souvent déchirée, mais tout entière invitée au festin des noces de l’Agneau. Lorsque les relations risquent d’être réduites à des préjugés et des amalgames, il s’agit de vaincre la peur par la force de l’amitié. Tel est le programme des artisans de paix.

+ Jean-Marc Aveline
Evêque auxiliaire de Marseille

  • Mgr Jean-Marc Aveline
Dernière mise à jour : Lundi 24 août 2015