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La miséricorde, l’agir divin dans notre quotidien

« Comme on peut le remarquer, la miséricorde est, dans l’Ecriture, le mot-clé pour indiquer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seulement affirmé, mais il est rendu visible et tangible.

« Comme on peut le remarquer, la miséricorde est, dans l’Ecriture, le mot-clé pour indiquer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seulement affirmé, mais il est rendu visible et tangible. D’ailleurs, l’amour ne peut jamais être un mot abstrait. Par nature, il est vie concrète : intentions, attitudes, comportements qui se vérifient dans l’agir quotidien. La miséricorde de Dieu est sa responsabilité envers nous. Il se sent responsable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heureux, remplis de joie et de paix » (Pape François, Misericordiae vultus, 9).

C’est le 8 décembre que le pape François ouvrira l’Année sainte de la Miséricorde, au cours de laquelle nous serons invités à intérioriser cette manifestation de l’agir divin qu’est la miséricorde. Prenons donc le temps de nous familiariser avec elle.

Au confluent de deux courants de pensée

Pour Israël, la miséricorde est exprimée à l’aide de deux termes hébreux. Le premier (rahamim) est utilisé pour désigner « l’attachement instinctif d’un être à un autre ». Ce sentiment se développe dans le sein maternel (rehem), dans les entrailles d’un père ou d’un frère… Il se dit immédiatement en actes. Le second terme (hesed) signifie « faveur imméritée, amabilité, bienveillance » et « grâce de Dieu, miséricorde » (cf. Karl Kasper, La miséricorde, p. 51). Il vise donc une relation qui s’épanouit dans la durée et ne se réduit pas à des actions ponctuelles. La miséricorde, au croisement de la compassion et de la fidélité, est une clef pour parcourir l’histoire du salut, telle qu’en témoignent l’Ancien et le Nouveau Testament.

Une expérience fondatrice

La libération d’Egypte, dans le récit de laquelle le mot est absent, est présentée comme un acte de miséricorde divine : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… » (Exode 3, 7-8). Cette délivrance ne trouve pas sa fin en elle-même ; elle s’inscrit dans une histoire à venir dont l’Alliance est le sceau : « C’est moi le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude : tu n’auras pas d’autres dieux face à moi... » (Exode 20, 1 ss.). Un lien de tendresse unit le peuple à son Dieu : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » (Lévitique 26, 12). C’est ce lien qui l’emportera sur toutes les désaffections de l’homme, rien ne pourra le défaire : « Le Seigneur est un Dieu de tendresse et de grâce, lent à la colère et abondant en miséricorde et fidélité, gardant sa miséricorde à la millième génération, supportant faute, transgression et péché, mais sans les innocenter, punissant la faute… jusqu’à la troisième et la quatrième générations » (Exode 34, 6 ss.). Les conséquences atteignent le pécheur jusqu’à la quatrième génération, mais la miséricorde est offerte jusqu’à la millième !
Cette expérience fondatrice va rythmer les relations de Dieu avec son peuple jusqu’à la venue du Fils. Cette miséricorde divine, l’homme en fait l’expérience, c’est elle qui lui permet de vivre… Dès lors, il se doit d’en vivre avec l’autre, le frère, le prochain, et même l’ennemi : « Souviens-toi des commandements, et ne garde pas rancune à ton prochain ; souviens-toi de l’alliance du Très-Haut et passe par-dessus l’offense » (Siracide 28, 7).

Le visage de la miséricorde divine

Cet agir divin, fait de sollicitude et de tendresse pour l’homme, est allé au terme de sa manifestation : « A bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé par les prophètes, mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils » (Hébreux 1, 1). La miséricorde divine a épousé notre humanité, en venant habiter en elle. Tous les actes de Jésus, toutes ses paroles, traduisent la miséricorde du Père pour chacun de ses fils, à commencer par les plus pauvres, les exclus ou les rejetés, les infréquentables… Par sa manière d’être avec eux, il leur permet de découvrir que non seulement ils sont aimables si… mais qu’ils sont déjà aimés sans conditions. Face aux intransigeances des pharisiens, il ouvre largement les portes de la miséricorde : « Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme… une pécheresse… » - « Tu vois cette femme… ses péchés si nombreux ont été pardonnés parce qu’elle a montré beaucoup d’amour » (Luc 7, 36-50). Il peut ainsi faire découvrir à ceux qui accueillent sa parole que ce don de la miséricorde est une invitation à vivre avec et pour les autres, même en bousculant les barrières que les hommes ne cessent d’élever.
Une question est posée à Jésus par un légiste, c’est-à-dire un spécialiste de la Loi : « Qui est mon prochain ? ». Par son métier, par son savoir, il connaît la réponse : le prochain est tout membre de son peuple, à l’exclusion de l’étranger. Jésus, avec la parabole du Bon Samaritain (Luc 10, 29-37), propose un élargissement de cette conception. Il ne fait pas un grand discours théorique ; il met l’homme en face d’une réalité possible : dans une région infestée de bandits, un homme est attaqué et laissé pour mort. Du fait du lieu, cet homme est un juif. Viennent à passer, descendant de Jérusalem où ils ont dû remplir leurs offices, un prêtre et un lévite, des coreligionnaires. Ils sont purs… ils se détournent. Toucher un moribond les rendrait impurs. Arrive alors un Samaritain, c’est-à-dire quelqu’un d’infréquentable… Celui-ci non seulement s’arrête, prend du temps, oublie pour un moment ses soucis ou ses affaires, soigne le blessé, se détourne de son chemin pour le conduire à l’auberge… Bref, l’infréquentable fait passer l’autre avant lui-même, avant toutes les considérations ethniques ou religieuses, avant toute idée préconçue… Aucune barrière ne l’arrête : il veut le bien, la vie pour l’autre. Alors Jésus peut poser la question essentielle : « Lequel des trois s’est montré le prochain de l’homme blessé ? ». La réponse est évidente pour le légiste, elle s’impose à lui : « Celui qui a fait preuve de bonté ! » Autrement dit, les particularismes, le juridisme, les lois et les règles, éclatent devant l’annonce de la Bonne Nouvelle que propose Jésus. Avec les mots du légiste, c’est l’œuvre même de Dieu qui est décrite : Dieu est Père de miséricorde, Père de tous les hommes. Il veut le salut pour tous, il veut que tous partagent son intimité. Il aime au point d’accueillir chacun avec ce qu’il est… De même que Dieu se penche sur tout homme, quel qu’il soit, pour qu’il goûte la vie, de même, si nous voulons vivre dans sa suite, nous devons ouvrir les portes de nos étroitesses pour aider l’autre à marcher vers ce qu’il est, à trouver son excellence.

En se faisant homme, le Fils nous apprend à être fils : « La raison d’être de la venue du Christ en notre monde, c’est de faire de nous des fils de Dieu en nous faisant participer à sa propre filiation » (Yves de Montcheuil). Nous sommes par lui appelés à être « le visage de la miséricorde divine ».

Jean-Luc Ragonneau, s.j.

Commentaires

  • ... Si je t’ai tout dit en ma Parole, qui est mon Fils, je n’en ai point d’autre que je te puisse maintenant répondre ou révéler qui soit davantage que cela ; regarde-le seulement parce que je t’ai tout dit et révélé en lui, et que tu y trouveras plus que tu ne demandes et plus que tu ne saurais souhaiter.
    Si tu le regardes bien, tu y trouveras tout, parce qu’il est toute ma parole et ma réponse, toute ma vision et toute ma révélation, par laquelle je vous ai déjà parlée, répondue, manifestée et révélée, vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour prix et pour récompense.
    Si tu veux que je te dise un mot de consolation, regarde mon Fils, qui m’est si obéissant et soumis pour mon amour dans sa souffrance, et tu entendras ce qu’il te répondra ... Jette seulement les yeux sur lui et tu y trouveras des mystères très cachés avec la sagesse et les merveilles de Dieu qui sont encloses en lui. (Saint Jean de la Croix).
  • Puisque nous croyons à l’Incarnation, alors admettons que Dieu habite en tout homme et recherchons en lui le visage du Christ. Alors, respectons l’Autre dans sa chair, parce qu’elle est chair de Dieu. Comment, sinon, ne pas rejeter puis supprimer l’Autre, dont l’altérité même nous est agression : le malade, l’infirme, le malformé, le handicapé, l’exclu, le marginal, le différent, le fou, le débile, le gâteux, le monstrueux...
    Alors, encourageons et applaudissons le gagneur, l’élite, le leader : toute société en a besoin. Mais aucune société, aucun chrétien ne peut s’arrêter à ceux qui réussissent et laisser tomber les échoués. Si nous croyons à l’Incarnation, renonçons à la chimère du parfait, du propre, du tout beau. (François-Bernard Michel, La chair de Dieu).
  • Il y a des moments où nous sommes appelés de façon encore plus pressante à fixer notre regard sur la miséricorde, afin de devenir nous aussi signe efficace de l’agir du Père. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ce Jubilé extraordinaire de la Miséricorde comme un temps favorable pour l’Église, afin que le témoignage rendu par les croyants soit plus fort et plus efficace. (Pape François, Misericordiae vultus)
Dernière mise à jour : Mardi 1 décembre 2015