La peur ou l’espérance ?

Le 25 mai 1720, un navire marchand, Le Grand Saint-Antoine, se présente au large de Marseille. Malgré de forts soupçons de peste à son bord, les règles sanitaires en vigueur ne sont pas respectées : les notables qui ont financé l’expédition font jouer leurs relations pour que la cargaison soit débarquée à temps pour la foire de Beaucaire. Débute alors, pour Marseille et pour la région, un long cauchemar qui va durer deux ans. Dès le 20 juin, dans les vieux quartiers de la ville, une femme meurt en quelques heures. Ce n’est que la première d’une longue série et, à partir du 9 juillet, il est évident que la peste est présente et commence à se répandre. Mais les Échevins et les autorités sanitaires misent sur une contagion limitée et refusent de déclarer la ville atteinte de la peste. Ce qui n’empêche pas les riches propriétaires de quitter Marseille pour se réfugier dans des bastides situées dans les environs, juste à temps pour échapper à la décision du Parlement d’Aix qui, le 31 juillet, fait interdiction aux Marseillais de sortir de leur terroir et aux habitants de la Provence de communiquer avec eux. Les pauvres gens, eux, créent un vaste campement sur la « plaine Saint-Michel ». Il meurt cent personnes chaque jour, puis trois cents, puis mille… Le 24 août, on ferme les églises… Toute ressemblance avec des situations très récentes serait purement fortuite !

À cette époque, depuis 1710, Henri François-Xavier de Belsunce de Castelmoron (1671-1755) est évêque de Marseille. Originaire du Périgord, Mgr de Belsunce est doté d’un solide bon sens et déploie un infatigable dévouement. Quand l’épidémie se déclenche, il fait partie des rares autorités à ne pas déserter la ville par peur de la contagion. Formé chez les Jésuites, il lutte de toutes ses forces contre le jansénisme, cet autre fléau qui ravage l’Église de son temps, une sorte de piété rigide et rigoriste, qui éteint l’espérance du peuple en agitant la peur du péché. « Hors de l’Église, pas de grâce », disait avec orgueil une formule janséniste que le pape Clément XI condamna sévèrement en 1713, sept ans avant la peste. Mgr de Belsunce, comme le Pape, se faisait une tout autre idée de Dieu, bon et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour. Alors, pour se conformer à ce Dieu qui, en son Fils, a donné sa vie pour le salut du monde, Mgr de Belsunce expose la sienne aux risques de la peste, parcourt les rues jonchées de malades et de mourants, et porte à chacun les secours spirituels nécessaires. Là où les jansénistes agitaient la peur, lui ravive l’espérance. Ses liens profonds avec la spiritualité de saint François de Sales, évêque de Genève et apôtre de la bonté de Dieu, l’avaient déjà conduit au couvent de la Visitation de Marseille, où il avait rencontré sœur Anne-Madeleine Rémuzat, qui lui suggère de consacrer la ville et le diocèse au Sacré-Cœur, ce qu’il fait le 1er novembre 1720, sur le cours qui porte aujourd’hui son nom. La peste recula et, lentement, la vie reprit ses droits, au point que le 20 juin 1721, l’évêque célébra, en action de grâces, la première fête du Sacré-Coeur. Mais, quand, à partir d’avril 1722, l’épidémie connut une « deuxième vague », Mgr de Belsunce entreprit de convaincre les Échevins de s’engager par un vœu, le « vœu des Échevins », à offrir chaque année un cierge pour placer la ville sous la protection de Dieu. Le premier « vœu des Échevins » fut ainsi prononcé le 4 juin 1722. Que de similitudes, chers amis, entre les vicissitudes de cette époque et les défis de la nôtre ! Quelle source d’inspiration, pour nous, que les multiples combats qu’a voulu mener ce grand évêque de Marseille : contre la peste, bien sûr, mais aussi contre certaines fausses théologies qui, oublieuses de l’Évangile, préparaient le lit de l’athéisme ! Que d’enseignements dans l’attitude de ce pasteur qui, dès la fin de l’épidémie, déploya des œuvres d’éducation pour la jeunesse et alerta son peuple sur les liens entre crise sociale et crise spirituelle, surtout lorsque les plus riches, ne tirant aucun enseignement du fléau qui les avait pourtant épargnés, reprirent de plus belle leur frénésie mégalomane de puissance et d’argent ! Là encore, toute ressemblance avec des situations d’aujourd’hui serait purement fortuite !

Au moment où la peste se déclara, Marseille, en effet, était une ville ouverte à toutes les promesses d’un avenir prospère pour son commerce et sa richesse. Mais le vil appât du gain fit entrer dans ses murs le terrible fléau. L’histoire devrait nous servir de leçon car ces événements douloureux de 1720 se renouvelèrent, d’une autre manière, lors des épidémies successives de choléra au XIXe siècle, puis de grippe espagnole au XXe siècle, cette dernière s’étant compliquée chez nous par l’apparition du virus de l’encéphalite léthargique. Que de misères pour le peuple de Marseille qui en plus, à l’époque, n’avait même pas un professeur Raoult !

Tout cela, chers amis, nous rappelle l’inéluctable fragilité des choses humaines. « Vanité des vanités, disait un sage biblique, tout est vanité ! » (Qo 1, 2). Si la pandémie actuelle n’a pas eu, chez nous, les mêmes conséquences directes que la peste de 1720, elle a réveillé son cortège de virus tout aussi contagieux, lorsque les précarités sociales et les pauvretés économiques sont propices au réveil des vieux démons de l’extrémisme, de l’exclusion et du racisme… Aujourd’hui comme hier, une question résonne avec force : qui l’emportera, la peur ou l’espérance, l’exploitation de l’ignorance ou l’éveil des consciences ?

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi, je vous procurerai le repos », disait Jésus à ses disciples. Quel est donc ce repos, qui nous fait d’autant plus envie ces temps-ci que notre société semble fatiguée, à fleur de peau, inquiète et désabusée ? Ce n’est certainement pas un repos qui fuirait les responsabilités et détournerait le regard de la misère du monde, comme certains voudraient que nous le fassions, en particulier ceux qui ont profité du fait que, tétanisée par le virus, l’humanité regardait ailleurs, pour prendre des décisions dont notre monde devra longtemps supporter les graves conséquences : je pense à ce qui se passe actuellement en Cisjordanie et plus largement au Proche-Orient ; je pense à la déforestation de l’Amazonie et au désastre du Vénézuela, je pense à Hong-Kong et aux zones devenues explosives du Sahel, de l’Himalaya et de la péninsule coréenne, entre autres. Le repos dont parle le Christ n’est pas dans la démission ni dans la soumission. Il est dans la résistance et l’espérance. Saint Augustin l’avait bien compris, qui commentait : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi ! » En Jésus, c’est du moins la foi des chrétiens, Dieu lui-même a habité le frêle habit d’un cœur d’homme, devenant sensible à la douleur, à la fatigue du chemin, au réconfort de l’amitié. En Jésus, la vie éternelle a élu domicile dans un cœur humain, un Sacré-Cœur aimant et vulnérable, capable de se laisser toucher par la misère humaine. En son Sacré-Cœur qui est celui de Dieu, le repos que procure Jésus, c’est une espérance plus forte que la peur.

Lorsque le 5 avril dernier, sur le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, j’ai renouvelé la consécration de notre ville et de notre diocèse au Sacré-Cœur, c’est bien cela que j’ai voulu exprimer, en votre nom à tous. L’Église catholique n’a pas le monopole de la solidarité, loin de là. Elle entend simplement, au nom du Christ Jésus, apporter sa contribution au service du bien commun, aux côtés des hommes et des femmes de bonne volonté, des soignants et des autres, de tous ceux qui ont pris des risques pour protéger nos vies. Alors, puisque cela nous concerne tous, permettez-moi de nous reposer la question : qui aura le dernier mot, la peur ou l’espérance ? La réponse est dans le cœur de chacun. Amen !

Dernière mise à jour : Jeudi 16 juillet 2020