Les racines et les bourgeons

C’était en 1794. Depuis quelques mois, la Terreur, parvenue à son paroxysme, ensanglantait la France. Cette année-là, la fête du Sacré-Cœur devait se célébrer le vendredi 27 juin. Or, depuis la Grande Peste, cette célébration était importante pour les catholiques de notre diocèse. En effet, le 1er novembre 1720, Mgr de Belsunce, en une longue prière de pénitence et d’offrande à laquelle il avait joint les litanies composées par une religieuse de la Visitation, Anne-Madeleine Rémuzat, avait consacré la ville au Sacré-Cœur. Deux ans plus tard, l’épidémie ayant repris, les échevins firent « le vœu ferme, stable et irrévocable engageant eux et leurs successeurs à perpétuité de célébrer chaque année la messe au Premier monastère de la Visitation », suivie, le soir, d’une « procession générale d’action de grâces ». Le 12 juin 1722, le vœu fut accompli pour la première fois. Et depuis, chaque année, il avait été renouvelé.

Mais en 1794, comment allait-on faire ? Partout en France, la répression contre les prêtres qui refusaient de prêter serment à la Constitution civile du clergé était de plus en plus violente. À Marseille, deux religieux Minimes, les Pères Nuirate et Taxi, avaient été assassinés en 1792. Mathieu Olive, curé emblématique de la paroisse Saint-Ferréol, qui se trouvait alors au bout de la rue du même nom, vers l’actuelle Préfecture, fut pendu le 13 janvier 1793. À partir de janvier 1794, plusieurs églises sont détruites et le 13 mars, la statue d’argent de Notre-Dame de la Garde est envoyée à la fonte, avant que, la semaine suivante, l’église des Prêcheurs (Saint-Cannat) soit transformée en Temple de la Raison.

Alors comment allait-on faire pour le vœu au Sacré-Cœur ? Dans toute la ville, au plus dur de cette sinistre période, il n’était resté qu’un seul prêtre, un chartreux, Dom Joseph de Martinet. Après la loi du 14 octobre 1790 qui obligea les religieux à quitter leur habit et à se disperser, il était resté seul dans la Chartreuse dont il ne nous reste plus que la magnifique église du quartier des Chartreux. Dénoncé en juillet 1792, Dom Martinet erre de maison en maison et finit par s’installer au troisième étage du 53 rue d’Aix, chez les sœurs Meiffred. L’année suivante, il est rejoint par un autre prêtre, l’abbé Reimonet, revenu secrètement de Rome, et qui loge à la rue Bernard-du-Bois.

Le vendredi 27 juin 1794, jour de la fête du Sacré-Cœur, une douzaine de personnes se réunissent donc chez le P. Reimonet. Il y a là quelques religieuses, quelques laïcs, Dom Joseph de Martinet et un jeune homme, auquel on demande, après une petite procession à l’intérieur de la maison, de prononcer l’acte de consécration de Marseille au Sacré-Cœur, afin que le vœu soit honoré. Ce jeune homme avait vingt-deux ans. Il s’appelait Jean-Joseph Allemand. L’année suivante, le 12 juin 1795, Dom Martinet, épuisé, mourut vers trois heures de l’après-midi : c’était le jour de la fête du Sacré-Cœur ! Quant à Jean-Joseph Allemand, il créa, en mai 1799, « l’Œuvre de la Jeunesse », qu’il déplaça plusieurs fois de la rue Curiol vers la place de Lenche, et qu’il finit par installer, le 20 novembre 1820, à la rue Saint-Savournin, où elle existe encore aujourd’hui, pleine de dynamisme au service des jeunes du quartier, deux cents ans après !

Église de Marseille, au seuil de cette année du tricentenaire de la consécration du diocèse au Sacré-Cœur et du bicentenaire de l’installation de l’Œuvre Allemand à la rue Saint-Savournin, n’oublie pas tes racines ! Va puiser la ferveur apostolique dont tu as aujourd’hui besoin dans le témoignage vigoureux de ceux qui t’ont précédée. Car, de génération en génération, la mémoire est la sève de l’espérance ! Écoute ce qu’écrivait l’abbé Reimonet, quand il parcourait la ville et les villages d’alentour chaque nuit, déguisé comme il le pouvait, pour consoler et conforter le peuple chrétien, avec souvent le jeune Jean-Joseph comme acolyte : « À la vérité, je fatigue beaucoup ! Je fais les six lieues dans une nuit, dans les rochers et les vallons, assez souvent les pieds écorchés par les souliers de vacher que je porte ; obligé souvent de m’étendre sur la pointe des rochers pour réparer mes forces épuisées par les veilles, le travail et la fatigue. Mais que je suis heureux ! […] Je n’aurais jamais cru que l’apostolat au risque de la vie fût si consolant. Les dangers sont grands. Mais la Providence me protège. »

Nous aussi, gardons toujours confiance en Dieu, même quand « les dangers sont grands » ! Comme le fit en son temps M. Allemand, offrons aux jeunes d’aujourd’hui la mémoire toujours vive de nos racines missionnaires. Avec l’aide de l’Esprit Saint et la prière de tous, ils sauront y faire éclore de nouveaux bourgeons !

+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Jeudi 16 janvier 2020