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Les vacances : "faire sabbat"

« On peut penser que, s’il n’y avait pas le remède du sabbat, le travail n’arriverait pas à se dégager de la pente de l’idolâtrie. A la manière du détartrage ou de la purge périodique d’un appareil, le sabbat nettoie le travail de l’inévitable couche d’idolâtrie qui vient se déposer sur lui tout au long des jours. Comme s’il ne s’agissait pas seulement de libérer du travail, mais de libérer le travail » (P. Beauchamp, « Décalogue et image de Dieu », Croire aujourd’hui, juillet-août 1987). Dans la Bible, on ne parle pas de « vacances », mais de « repos » ou du « sabbat » : « Dieu se reposa le septième jour de tout le travail qu’il avait fait » (Genèse 2, 2).

Co-responsables, par le travail, de l’œuvre créatrice
L’homme, dans les deux récits de création, se voit confier la même mission : « Dieu les bénit et leur dit : soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la. »(Gn 1, 28) ; « Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » [Gn 2, 15]. Le travail n’est pas une peine, il est « le signe de la familiarité avec Dieu […] la collaboration de l’homme et de la femme avec Dieu dans le perfectionnement de la création visible » (Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 378). Autrement dit, l’éminente dignité de l’homme est toute contenue dans son travail.
En participant à l’œuvre créatrice, en imitant son Créateur, l’homme non seulement le découvre, mais se découvre lui-même. Le travail devient ainsi expression de sa foi et révélation de lui-même à lui-même. De plus, de même que Dieu, par son travail, entre en relation avec l’homme et protège cette relation, de même l’homme, par son travail, s’inscrit en solidarité non seulement avec la création qu’il transforme, mais aussi avec les autres.

Une place dans le projet salvifique de Dieu.
Il est significatif que l’appel des premiers disciples soit situé dans le cadre de leur travail : l’un est à son bureau de douane, d’autres sont en train de jeter leurs filets ou de les réparer. Si nous prenons la version de Luc (Luc 5, 1-7), il approche la fatigue engendrée par le travail improductif, la déception après une nuit de labeur inutile et l’échec des filets vides. Il connaît, en eux, la croix du travail. Mais il leur montre, par la pêche miraculeuse, que le travail ne trouve pas son sens en lui-même et renvoie à autre chose : un don qui révèle le donateur. « Si le travail humain s’ouvre à une spiritualité authentique, en allant au-delà des résultats immédiats, il retrouve sa juste place dans le projet salvifique de Dieu et dans la réalisation du Royaume. Dans cette perspective, la fatigue, l’engagement pour la solidarité et également la lutte pour la justice, acquièrent une signification sacramentelle du fait qu’ils deviennent le signe d’autre chose, d’une réalité plus profonde. Le travail peut rester l’expression muette de la fatigue humaine, plus ou moins satisfaisant, ou bien il peut se réaliser pleinement dans le Christ, dans la dimension la plus spirituelle de l’homme, et devenir une icône de la mission de tous les croyants : "Ce sont des hommes que tu prendras" » (Comité de préparation des journées jubilaires du monde du travail, Du travail pour tous : un chemin de solidarité et de justice, n° 13)

Une nouvelle logique, celle du Royaume

Hier, comme aujourd’hui, le monde du travail est parcouru par des inégalités, des contradictions, des jalousies, des conflits. Jésus, dans la parabole des ouvriers embauchés à la vigne à différentes heures et percevant tous le même salaire (Mt 20, 1-16), prend acte de cette réalité mais propose une autre logique : « Par cette parabole, Jésus révèle la générosité et la bonté du Père, qui se traduisent dans un projet précis qui fait du partage, de la solidarité et de la gratuité les principes inspirateurs d’une nouvelle civilisation de l’amour » (ibidem, n° 14).
Cette logique, certes, ne trouvera pas son aboutissement dans notre histoire, mais elle peut incliner notre façon d’être pour que, si tous les maux ne disparaissent pas, d’autres valeurs puissent participer au dia-logue humain et proposer différemment les perspectives, de sorte que la liberté, la créativité et la respon-sabilité de tous s’épanouissent et aident les hommes à vivre leur travail comme un lieu de dignité.

La place du repos dans le travail
Le travail peut nous arracher à nous-mêmes, nous emprisonner. Nous pouvons en devenir les esclaves, il peut devenir une idole, c’est-à-dire une fausse image du Dieu que reconnaît la Bible. En attribuant au travail des pouvoirs qu’il n’a pas, en le haussant au rang de l’idole, nous pouvons nous enfermer dans un esclavage mortel ou y être enfermés, à l’image de celui qui aliénait les Hébreux, en Egypte. C’est là que la réalité du sabbat au sens du repos (car le mot est riche de beaucoup d’autres dimensions) peut interve-nir comme une prise de distance, non seulement vis-à-vis du produit de notre travail, mais aussi « vis-à-vis de notre faculté elle-même de produire, qui peut facilement devenir une idole à laquelle nous sommes prêts à tout sacrifier » (M. Domergue, « Le sabbat, repos libérateur », Croire aujourd’hui, n° 101).
Le sabbat/repos est le remède contre cet esclavage (cf. Dt 5, 12-15). « Le sabbat est d’abord une attitude de Dieu. Dans le récit de la création, c’est lui qui s’arrête au septième jour. Et c’est parce que Dieu l’a fait que l’homme, créé à son image, doit respecter le repos » (P. Beauchamp, La Loi de Dieu). Autrement dit, Dieu se présente comme libre par rapport à son œuvre, il n’en est pas esclave, ce n’est pas pour lui une idole. Respecter le commandement du sabbat/repos, c’est donc entrer dans son chemin de liberté. De plus, en s’arrêtant Dieu manifeste une limite à sa toute-puissance. « Or, nous avons tendance à projeter sur Dieu notre propre rêve de toute-puissance : être sans limite, ne pas s’arrêter. Mais Dieu n’est pas ainsi, insatiable, il s’arrête. Dieu est plus fort que sa force » (ibidem).

Une expérience de libération
Du fait de notre origine - être créatures de Dieu -, nous sommes plus grands que nos œuvres. Il nous est possible d’accepter et de reconnaître notre finitude, notre non-toute-puissance. Le sabbat/repos, comme promesse de libération, n’est qu’un signe de notre libération totale à venir. Il nous indique ce vers quoi nous tendons, ce vers quoi doit tendre le travail : la Vie : « Isaïe parle des "délices du sabbat" : goûter le fruit du travail, jouir de l’œuvre. D’où le lien entre le sabbat et l’eucharistie qui est comme son accom-plissement, puisque dans l’eucharistie, les chrétiens célèbrent la promesse du banquet éternel » (ibidem).
Le sabbat/repos nous extrait des nécessités immédiates pour nous ouvrir à d’autres plus profondes. Il ne nie pas le travail, mais ainsi lui redonne sens. « Le temps du repos peut alors devenir un temps pour la parole, l’échange, le dialogue. Décentré de ce moi où le concentre son effort, l’homme peut alors s’ouvrir à l’autre. Ainsi le repos permet-il à l’homme de retrouver sa juste place dans la création. Non en dominateur, mais en allié de tous les vivants » (L. Monroe, La Croix, 31 juillet/1er août 1999).

Les vacances, « faire sabbat », se dévoilent comme une expérience de libération, toujours à renouveler, mais aussi comme un temps pour exalter la gloire de Dieu : être des fils libres, tournant le dos aux idoles, et être des frères, se rencontrant et rencontrant le Père, qui œuvrent à l’achèvement de la Création.

Jean-Luc Ragonneau, s.j.

Dernière mise à jour : Mardi 4 juillet 2017