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Lettre aux prêtres et aux diacres : 6 avril 2020

Chers frères prêtres et diacres, Quel drôle de Carême ! Et quelle drôle de Semaine sainte !

En temps normal, nous nous serions retrouvés aujourd’hui au Roucas pour vivre ensemble un moment de récollection, à l’écoute de la Parole de Dieu, dans la joie simple et fraternelle des retrouvailles, sous le regard du Christ qui nous a choisis et appelés pour servir son peuple qui vit à Marseille et dans tout le diocèse. En temps normal, nous aurions échangé les joies et les soucis de notre ministère, avec bonne humeur et bienveillance, nous aurions pris ou donné des nouvelles des absents, nous aurions encouragé nos anciens, accueilli les nouveaux, partagé un bon apéro en s’extasiant une fois de plus sur cette vue imprenable !
Mais cette année, point de rencontre ni d’apéro ni de vue imprenable : nous sommes tous bel et bien confinés ! Pire encore, depuis trois semaines, nous pouvons avoir l’impression de vivre à contre-emploi. Notre vocation presbytérale ou diaconale a fait de nous des hommes du rassemblement, de la proximité, de l’accompagnement. Serviteurs du Peuple de Dieu, nous avons été appelés à le nourrir des sacrements et à le rassembler dans l’unité sous la gouverne du Christ, Bon Pasteur. Et voilà que presque plus rien de tout cela n’est possible. Serions-nous, comme tant d’autres, en chômage partiel ? Devrions-nous mettre notre mission entre parenthèses, nous contentant plus ou moins tranquillement d’une petite vie confinée en attendant des jours meilleurs ?

Bien au contraire, je voudrais vous inviter à vivre cette période, non pas en la subissant mais plutôt en l’accueillant comme un nouveau rendez-vous que le Seigneur nous propose à ce moment précis de l’histoire de notre vocation. Nous avons du temps, puisque nos agendas, sauf si nous les avons artificiellement remplis de choses futiles, de réseaux en visios, se sont considérablement allégés. Alors profitons-en pour revenir à l’essentiel : notre amitié personnelle avec le Christ. Une amitié à accueillir, à entretenir et à offrir en retour. Faisons donc d’un confinement subi un rendez-vous choisi ! Augmentons le temps que nous passons quotidiennement avec le Seigneur, dans la prière et l’oraison. Si nous sommes confinés à plusieurs dans un presbytère, mettons à profit cette vie communautaire pour redécouvrir la joie de prier ensemble, non pas seulement de réciter des prières ensemble, mais de partager dans la prière l’œuvre de l’Esprit en chacun de nous et dans le peuple qui nous est confié. Et si nous sommes confinés seuls, ne laissons pas l’emploi du temps partir à la dérive : gardons des horaires de prière en communion avec l’équipe la plus proche. Demandons au Seigneur la grâce de mieux comprendre pourquoi il est si important que, même après le confinement, des prêtres diocésains partagent régulièrement le repas et la prière, et pas seulement des réunions ! Demandons au Seigneur la grâce de mieux comprendre pourquoi il est si important que, même après le confinement, des liens d’amitié se tissent entre tous les états de vie qui composent l’Église diocésaine, et pas seulement pour l’organisation !

Nous allons vivre une Semaine sainte éprouvante, car le service des communautés, surtout en ce moment où culmine notre année liturgique, est aussi ce qui nourrit notre foi de pasteurs. Là encore, faisons contre mauvaise fortune bon cœur ! Profitons-en pour vivre cette Semaine avec plus d’intériorité que d’habitude. Nous n’avons pas beaucoup de choses à préparer : profitons-en pour accompagner le Christ au plus près de la solitude de sa Passion. Relisons en silence l’Évangile de Sa vie. Comment en est-il arrivé là ? Pourquoi tant d’hostilité à son égard ? Si nous avions été présents au jour des Rameaux, comment aurions-nous vécu les jours suivants ? Comment l’homme libre qu’il était au début de son ministère est-il devenu un homme traqué, continuellement épié, puis lâchement renié et finalement éliminé ?
Relisons Sa vie pour mieux habiter la nôtre. Un jour, il y a plus ou moins longtemps, Il est venu nous chercher. Comme au bord du lac avec les premiers de ses disciples, sans doute nous a-t-Il plusieurs fois regardés avant de nous appeler. C’est Lui qui nous a choisis et appelés ; ce n’est pas nous qui le Lui avons demandé. Nous, nous avons simplement dû choisir d’accepter d’avoir été choisis et envoyés. Mais pour chacun d’entre nous, ce choix fut sans doute le plus important de notre vie. Et depuis ? Qu’avons-nous fait de ce premier appel, si délicat, si respectueux pour chacun d’entre nous ? Relisons les traces de la présence du Christ dans chacune de nos vies : sa présence discrète mais sûre dans les méandres de nos tâtonnements ; le baume de sa miséricorde sur les brûlures et les blessures de notre histoire ; son art de nous prendre par la main pour nous entraîner, pour nous relever, pour nous apprendre à tendre la main aux brebis les plus fragiles de son troupeau bigarré… Qui donc es-tu, Seigneur, pour m’aimer à ce point ? Qui donc es-tu pour faire confiance au pécheur que je suis, allant jusqu’à lui confier une part de ton troupeau ? Qui donc es-tu pour ne pas désespérer de moi, lorsque mon orgueil détruit ce que ton humilité construisait patiemment chez ceux que tu me confiais ?

Oui, relisons nos vies en contemplant Sa vie, surtout en ces derniers jours de son combat jusqu’à ce que la lueur de Pâques dissipe les ténèbres. Et comprenons mieux l’appel qu’Il nous a adressé, à nous prêtres et diacres. Ce n’est pas un appel dont l’objectif se limiterait à notre épanouissement personnel, par des méthodes d’entreprise obnubilées par la croissance. C’est un appel à servir son Peuple. À le servir par amour pour Lui (« M’aimes-tu ? Pais mes brebis ! »). C’est un appel à nous laisser saisir et entraîner par l’amour que Dieu porte au monde, afin de devenir les serviteurs de cet amour, les serviteurs de la relation de Dieu avec le monde qu’Il a créé et qu’Il veut sauver : ce service, qui est la vocation de l’Église, sacrement universel du salut, est la base de notre ministère dans l’Église. C’est en cela que vous, diacres permanents, avez un rôle très important à jouer pour rappeler à toute l’Église que ce service est le berceau de sa vocation et la feuille de route de sa mission. Et pour nous, prêtres, cela veut dire que, configurés au Christ, unique Prêtre et Bon Pasteur, nous sommes, par notre sacerdoce ministériel, appelés à servir le sacerdoce commun de tous les baptisés, dont la vocation première n’est pas de soutenir des structures ecclésiales mais de porter l’Évangile au monde où ils vivent et travaillent.

Profitons donc de ce temps qui nous est offert pour relire certains équilibres de nos agendas. Il ne suffit pas de dire que nous sommes « trop pris ». Il faut examiner si nous sommes « bien pris ». Revoir, par exemple, l’équilibre entre les réunions que nous organisons et les visites que nous rendons. Et je parle ici non seulement des visites à des familles ou des personnes que nous connaissons bien et qui sont déjà liées à nos communautés, mais aussi, et peut-être même surtout, des visites que nous faisons à des personnes qui sont loin de l’Église, qui ne lui demandent rien mais qui, à telle ou telle occasion, nous ont donné l’opportunité d’une rencontre en vérité. Parfois, c’est en allant faire nos courses ; parfois, c’est en attendant un rendez-vous chez le médecin ou autre ; parfois, c’est en pratiquant un sport ou en allant nous détendre dans les collines… Ne négligeons pas cette part missionnaire, gratuite, de toute vie sacerdotale. Si nous ne faisons plus que réunir les convaincus jusqu’à crouler sous leurs demandes, nous nous assécherons. Même s’il nous revient d’être de bons gestionnaires, n’oublions pas d’être d’abord et avant tout d’être de bons missionnaires !

Autre point d’équilibre à regarder en face : celui de la place de l’étude et de la prière dans nos vies quotidiennes. Chacun d’entre nous a-t-il un père spirituel ? Sinon, qu’il n’hésite pas à m’en parler pour que je l’aide à en trouver un. C’est moi, votre évêque, qui suis responsable de ce que chacun de vous ait les moyens dont il a besoin pour bien vivre son ministère. Je prends toujours le temps de le proposer aux prêtres qui arrivent chez nous pour des études ou en Fidei donum : combien plus le ferai-je pour ceux d’entre vous qui en auraient besoin ! Et l’étude ! Elle est indispensable pour accomplir notre responsabilité en respectant le peuple dont nous avons la charge. À chacun de trouver sa foulée, d’affiner le dosage des heures qu’il doit se réserver pour préparer une homélie, une réunion, une intervention catéchétique, etc. Ne vous reposez pas sur ce que vous croyez savoir ! Soyez inventifs : créez entre vous des groupes de lecture, de réflexion, de discussion. Relisez à plusieurs la Bible ou les Pères de l’Église. Restez curieux intellectuellement, cultivez en vous le goût de la culture, de l’art, du travail manuel, de la musique, du bricolage, du jardinage, selon les dons que Dieu a déposés en vous pour que vous les fassiez fructifier. Ne laissez pas une fausse conception du ministère vous voler les richesses de votre humanité.

Encore un point d’équilibre à évaluer sereinement : la façon dont vous coopérez avec d’autres états de vie que le vôtre au service de l’annonce de l’Évangile. Ce n’est pas qu’une question de gouvernance. C’est d’abord une habitation réfléchie et confessante du Mystère de l’Église, qui ne sera jamais un organigramme, mais bien plutôt une communion. Relisez les grands textes du Concile et quelques encycliques fondamentales à ce sujet, signées de nos grands papes Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François. Apprenons tous à nous réjouir de la vocation des autres : c’est le meilleur moyen pour bien comprendre l’originalité de la nôtre ! Nous, prêtres diocésains, nous devons progresser dans la compréhension de notre vocation propre, de ce qui nourrit sa spiritualité, si belle et si indispensable à la vie de toute l’Église ! Nous tous, prêtres et diacres, religieux et diocésains, nous devons donner aux jeunes le goût du ministère et le désir de s’y engager. Nous devons, par la prière et l’attention paternelle, coopérer avec l’Esprit Saint afin de favoriser chez les jeunes d’aujourd’hui la disponibilité intérieure à se laisser saisir par le Christ.
Mes chers frères prêtres et diacres, nous voilà au seuil d’une grande et belle Semaine. Qu’elle soit sainte pour chacun d’entre nous ! Hier, sur le parvis de Notre-Dame de la Garde, j’ai béni les habitants de notre diocèse et leurs rameaux. Puis j’ai renouvelé l’acte de consécration de la ville et du diocèse au Sacré-Cœur de Jésus, ainsi que l’avait fait Mgr de Belsunce il y a trois cents ans, lors de la peste de 1720. Arrivé à Marseille le 19 février 1710, ce grand évêque avait très vite tenu et célébré, le 18 avril 1712, un synode de tout le clergé diocésain, préparé par une retraite au séminaire, afin d’aider les prêtres à vivre au mieux leur sacerdoce, en une époque tiraillée par la pression du rigorisme janséniste et la séduction du relâchement quiétiste. Les temps ont changé, mais les défis demeurent et notre époque n’est pas moins tiraillée que celle d’hier, même si les contextes et les questions ne sont plus les mêmes. Alors, je me prends à penser qu’il ne serait peut-être pas superflu, lorsque cela sera possible, de prendre le temps de nous rencontrer et de travailler ensemble, à la lumière de la Parole de Dieu et sous la conduite de l’Esprit Saint, afin d’écouter ce que Celui-ci dit à notre Église de Marseille, et tout spécialement à son presbyterium, pour servir le Peuple de Dieu et annoncer l’Évangile au monde de ce temps. Nous en reparlerons, s’il plaît à Dieu, après le confinement !
En attendant, je vous souhaite une bonne montée vers Pâques et vous confie à l’intercession de la Vierge de la Garde. Le cierge qu’en votre nom, j’ai déposé le 15 mars continue d’être rallumé chaque matin, signe de nos prières et de celles de tout ce peuple qui nous est confié. Je vous assure de mon amitié fraternelle et de ma prière pour chacun de vous, spécialement les prêtres et les diacres âgés ou isolés, à qui je veux dire tous mes encouragements et exprimer ma profonde sollicitude. Que Dieu vous bénisse et vous garde !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

Dernière mise à jour : Jeudi 9 avril 2020