Lourdes à Marseille

Cathédrale de la Major, dimanche 16 mai 2021

Chers amis, la « célébration d’envoi » qui, d’habitude, conclut notre pèlerinage diocésain à Lourdes, voici que nous la vivons cette année ici, en notre Cathédrale Sainte-Marie-Majeure. Et l’Évangile de ce dimanche nous plonge dans la prière de Jésus à son Père, une prière dans laquelle Jésus prie le Père pour nous. Il est bon, d’ailleurs, que, dans notre vie de disciples, nous prenions conscience que le Christ Jésus a prié son Père pour nous. Avant même que nous nous mettions à prier, quelqu’un, depuis toujours, prie pour nous. Quand nous prions, nous devrions, de temps en temps, faire silence, pour écouter le Christ prier son Père pour nous. Plutôt que de rabâcher nos prières, peut-être devrions-nous, de temps en temps, habiter humblement la prière que Jésus a adressée à son Père pour nous.

Et que demande-t-il au Père dans sa prière ? « Père saint, garde mes disciples unis en ton nom » ; « Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais » ; « Sanctifie-les dans la vérité ». Ce que le Fils demande au Père pour nous, c’est que nous vivions dans l’unité (« qu’ils soient un comme nous-mêmes »), que nous soyons vigilants dans le monde et sachions combattre le mal, et que nous nous laissions sanctifier dans la vérité, cette vérité qu’il est lui-même (« moi, je suis le chemin, la vérité et la vie ») et qui, si nous en vivons, nous « rendra libres » !

Telle est la prière du Christ pour nous, une prière qui ne se paie pas de mots, mais bien d’un engagement de toute sa vie, jusqu’à la croix. « Quand j’étais avec eux, dit-il à son Père en parlant de nous, je les gardais unis en ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux ». De cela aussi, il faut que nous nous souvenions, car c’est la source de toute consolation : le Seigneur lui-même veille sur nous ! Et puis, un peu plus loin, Jésus dit au Père : « De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux, je me sanctifie moi-même afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité ». Ce que le Fils demande au Père, il y apporte lui-même tout son concours. Pour que nous devenions des fils, il devient pour nous un frère. Pour que nous puissions cheminer vers la sainteté de sa divinité, il emprunte lui-même le chemin de notre humanité. Pour que nous ayons la vie, il donne la sienne. Pour que nous recevions de lui notre mission, il est venu accomplir parmi nous la mission qu’il avait reçue du Père.

Et sa mission trouve son fondement dans l’amour que Dieu porte au monde. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son propre Fils » (Jn 3, 16). Nous n’appartenons pas au monde, mais nous ne sommes pas retirés du monde, car Dieu aime le monde. Le dessein de Dieu est de manifester cet amour, d’abord par l’incarnation de son Fils (« Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître »), puis par l’envoi en mission des disciples de ce Fils, comme nous l’a rappelé la première lettre de saint Jean entendue tout à l’heure : « Bien aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection ».

Quand j’étais enfant et, qu’avec mes parents et ma sœur Marie-Jeanne, nous allions en pèlerinage à Lourdes, nous ne manquions jamais d’aller voir le film réalisé à partir du livre de Gilbert Cesbron à propos de Bernadette et qui s’intitulait : « Il suffit d’aimer ». Et quand il y a dix ans, au printemps 2011, Marie-Jeanne a été emportée en trois mois par un cancer fulgurant, elle me disait souvent, au cours des longs échanges que nous avions chaque soir, d’abord à l’IPC, puis à La Maison de Gardanne, que cette parole, « il suffit d’aimer », était l’une de celles qui l’aidaient beaucoup, car elle exprimait simplement ce qu’elle avait essayé de vivre.

Je pense à elle en vous voyant cet après-midi, chers amis qui allez recevoir l’onction des malades. Ce sacrement est le signe et le moyen d’une force donnée par Dieu au cœur même de vos fragilités. Nous savons tous que la sainteté, en christianisme, se dit non pas à propos de héros, plus ou moins stoïques face à la souffrance, mais plutôt à propos d’hommes et de femmes qui, à la suite du Christ, tentent de faire humblement, mais avec sérieux, l’expérience de la vie, avec son lot inévitable de souffrances, d’inquiétudes et de peines. Souvent, mais pas toujours, et on ne doit jamais forcer les choses, l’épreuve de la souffrance et de la maladie peut devenir l’occasion d’une profonde simplification de soi, qui est un autre mot pour dire la conversion. Car cette simplification, qui amène à faire la différence entre ce à quoi nous tenions et ce qui réellement nous fait tenir, a quelque chose à voir avec la sainteté. Tenir bon sans toutes ces béquilles superficielles auxquelles on tenait, tant qu’on vivait à la surface des choses. Tenir bon non par volontarisme, mais en faisant confiance à Celui qui tient bon en nous parce qu’il tient à nous !
« J’ai veillé sur eux et aucun ne s’est perdu », disait le Christ à son Père.

Je pense aussi à vous tous, si nombreux dans le diocèse, qui accompagnez les malades. Soyez profondément remerciés ! Le croyant qui visite un malade connaît la force de ces mots : se tenir là, tenir la main, soutenir sans retenir, témoigner de sa foi par une constance qui « se tient avec ». Se tenir là sans fard ni gloriole : simplement pour témoigner du geste de Dieu lui-même, qui se tient là jusqu’au bout, tant il tient à chacun de nous ! « Pour eux, dit Jésus, je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité ». Et on sait quel fut le prix de cette sanctification !

Comme il importe, dès lors, que l’entourage du malade, les soignants, les proches, les visiteurs d’aumônerie, ne tentent pas, de l’extérieur, de prétendre donner du sens à la souffrance, comme les faux amis de Job ! Comme il importe plutôt qu’ils sachent écouter ! Écouter la peur et l’espérance mêlées… Écouter la révolte et la confiance entrelacées… Écouter les mémoires et leurs lots de blessures … Écouter les désirs et leurs forces de vie ! Écouter et se tenir là. Être présent. Paul Claudel disait qu’à la question de la souffrance, Dieu ne répond pas par une explication mais par une présence. Il s’agit de se faire proche et, dans un contexte où les relations risquent d’être réduites à la froideur de diagnostics et de prescriptions, d’être sujet d’une parole de respect et de bonté, dans cet entre-nous qui nous constitue humains les uns par les autres, les uns pour les autres. Dans la traversée du désert qu’est l’épreuve de la maladie, celui qui est malade et celui qui l’accompagne recueillent tous deux leur part de manne, ni trop ni trop peu, et ils reçoivent l’un par l’autre la grâce dont ils ont besoin pour « tenir bon » ensemble !

Dans cette relation qui s’établit entre malade et accompagnateur, relation qui peut d’ailleurs longtemps s’en tenir à du silence, quelque chose de la sainteté, de la « sanctification dans la vérité » est à l’œuvre. Car la sainteté consiste à se laisser aimer, l’un et l’autre, tel qu’on est, sans fard ni faux-semblant, et à se laisser transformer par cet amour qui nous vient de l’autre et nous pousse à donner le nôtre. Bernadette l’avait bien compris, elle que la Dame avait aimée telle qu’elle était, au point de lui parler « comme on parle à une personne ».

Que la grâce de Lourdes se répande aujourd’hui à Marseille ! La dernière fois que Marie est apparue à Bernadette à la Grotte de Massabielle, c’était le vendredi 16 juillet, en la fête de Notre-Dame du Mont Carmel. Le passage d’Évangile que la liturgie nous fait lire ce jour-là est celui où les bergers viennent voir l’enfant dans la crèche et racontent ce que les anges leur ont annoncé au sujet de cet enfant. « Tout le monde était étonné de ce que racontaient les bergers, nous dit saint Luc. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait en son cœur ». Là, mystérieusement, elle rejoignait déjà la prière de son Fils vers le Père, prière par laquelle il nous porte tous, prière du fiat de Gethsémani qui porte déjà, mystérieusement, le fiat de Nazareth et tous les « oui » de nos vies, par lesquels nous découvrons peu à peu la part que nous pouvons prendre à sa mission : « De même que tu m’as envoyé dans le monde, dit Jésus à son Père, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde » (Jn 17, 18). La prière du Fils est bien le fondement de la mission de l’Église. Il nous faut, comme Marie, le méditer en nos cœurs.
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Lourdes à Marseille - version PDF
Dernière mise à jour : Jeudi 10 juin 2021