Marseille et le Carmel

Le 4 mars prochain, les Carmélites de Montolivet quitteront Marseille. La décision de ce départ fut lourde et difficile, mais l’âge et la santé des sœurs imposaient cette sagesse. Au nom de tous les diocésains, je souhaite exprimer à nos sœurs carmélites notre profonde reconnaissance pour leur présence, leur accueil et surtout leur prière. Installées à Montolivet par Mgr Etchegaray le 15 octobre 1972, en la fête de sainte Thérèse d’Avila, la petite communauté venant de Nîmes et de Marseille n’a cessé de soutenir de sa prière la mission de notre Église diocésaine. Havre de paix dans l’agitation de la ville, lieu de ressourcement pour de nombreux prêtres et fidèles du diocèse, le Carmel, en nous prenant dans son silence, nous a parlé de Dieu et nous a aidés à Lui parler.

Marseille et le Carmel, c’est une longue histoire ! En effet, c’est en 1623 qu’avait été fondé, rue Caisserie, un premier Carmel, par (excusez du peu !) une arrière-petite-nièce de sainte Thérèse d’Avila. Il y eut ensuite divers lieux d’implantation, notamment rue Buffon (1837-1862), d’où les Carmélites furent expulsées lorsque fut construit le Palais Longchamp, ou encore la Traverse Gibraltar (1937-1970) à la Belle-de-Mai. Le 10 octobre 1972, quelques jours avant l’installation des Carmélites à Montolivet, on avait fêté à Saint-Jérôme le centenaire de la fondation du Carmel apostolique, lors d’une eucharistie célébrée dans les salles de classe de l’École technique « Les Abeilles ». Fondé en 1872 par Léontine Jarre (en religion Mère Marguerite-Marie du Sacré-Cœur), le Carmel apostolique voulait allier l’esprit de prière et la réponse aux besoins de la société tout comme aux appels des pays de mission. C’est dans cet esprit créatif qu’il nous faut regarder l’avenir pour que la spiritualité carmélitaine continue à irriguer l’histoire de notre diocèse. Car depuis bien longtemps, une part du manteau d’Élie semble s’être posée sur la terre de Marseille !

Le moine grec Jean de Phocas, qui fit vers 1177 un voyage en Palestine, raconte que vers le milieu du XIIe siècle, une douzaine d’ermites, voulant imiter le prophète Élie, s’installèrent dans de petites grottes aux flancs du Mont Carmel, non loin d’une chapelle dédiée à la Vierge Marie, Notre-Dame du Mont Carmel. La grotte la plus vaste, appelée aujourd’hui El Khader (nom donné par les musulmans au prophète Élie), porte les traces d’invocation au saint prophète qui remontent aux temps bibliques. Jacques de Vitry, évêque de Saint Jean d’Acre, évoque dans son Historia orientalis, écrite vers 1221, ces moines d’un style particulier qui, « à l’exemple de cet homme saint et solitaire, le prophète Élie, vivaient à l’écart sur le Mont Carmel, habitant dans les roches et d’étroites cellules, comme des abeilles du Seigneur, recueillant dans leur ruche un miel d’une douceur toute spirituelle. »

Au XIIIe siècle, la situation se dégrada pour les chrétiens de ces régions. Les Carmes, comme bien d’autres, prirent le chemin de l’exil et plusieurs arrivèrent à Marseille, à la recherche d’autres petites grottes pour y installer leurs ruches spirituelles. L’Almanach historique de Marseille (1770) rapporte que ces moines « vinrent s’établir aux Aygalades en 1238 et c’est le premier établissement de ces Pères en France. Ils y avaient chacun des cellules assez distantes les unes des autres et se réunissaient à certains jours, pour les Offices divins, à un ancien Hermitage où l’on croit que Sainte Magdeleine avait demeuré. »

Il faut dire que la Caravelle, plus connue sous le nom de « ruisseau des Aygalades  », est encore aujourd’hui bordée de petites grottes, le long de sa partie inférieure, entre le plateau de Saint-Antoine et l’ancienne embouchure au pied de la basilique Malaval. Si vous vous rendez aux Aygalades, dont le village s’établit autour du premier couvent, vous pourrez voir une belle petite statue de Notre-Dame du Mont Carmel sur le fronton de l’église paroissiale. Et si vous pénétrez dans l’église, ne manquez pas de descendre dans la petite grotte où repose une statue de Marie-Madeleine, mélancoliquement allongée, le regard perdu vers le ciel. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ce lieu, déjà vénéré par les chanoines d’Aix-en-Provence au XIIe siècle comme « les Baumes des Aygalades » où Marie-Madeleine aurait séjourné, faisait l’objet de pèlerinages et de processions tout au long du vallon. C’est dire combien tout ce quartier est important dans l’histoire religieuse de notre diocèse, tout imprégnée de la spiritualité carmélitaine, à l’ombre du manteau d’Élie, du parfum de Marie-Madeleine et du sourire de la Vierge. Après ces premières installations campagnardes, les religieux se rapprochèrent de la ville et s’installèrent, avec le soutien de la confrérie de Notre-Dame du Saint-Scapulaire, sur une butte au-dessus du port, comme en atteste la fameuse église des « Grands Carmes », non loin de l’actuelle rue de la République.

Et demain ? Le lien spirituel qui relie Marseille à la montagne du Carmel ne saurait s’arrêter là ! À nous d’être inventifs ! «  J’entends dire parfois, écrivait à ses sœurs sainte Thérèse d’Avila, que le Seigneur a accordé de plus grandes grâces aux saints qui ont vécu autrefois, parce qu’ils étaient les fondements de leur Ordre ou de leurs œuvres. Et cela doit être vrai. Mais, ajoute-t-elle, il faudrait toujours considérer que l’on est comme un fondement par rapport à ceux qui viennent dans la suite. » À nous donc, chrétiens du diocèse, de permettre aux jeunes générations de découvrir l’esprit du Carmel, comme les sœurs de Montolivet nous l’ont montré tout au long de ces années : un esprit recueilli et joyeux, simple et accueillant, au service des pauvres pour la gloire de Dieu. Nous le savons d’expérience et plus encore en ces temps difficiles : cette plénitude de vie est la sourde aspiration de la jeunesse.

N’oublie pas, Marseille ! Ce n’est pas seulement ta municipalité qui est jumelée avec Haïfa, la grande ville qui est au pied du Mont Carmel. C’est ton âme qui, depuis des siècles, a appris des ermites du Carmel l’art de butiner les fleurs de l’Évangile afin d’offrir à tous, dans le silence et la prière, le miel de la douceur de Dieu. «  Plus la prière contemplative creuse des chemins vers Dieu et plus elle rencontre le ruissellement de nos pauvres vies humaines  », disait Mgr Etchegaray dans son homélie inaugurale à Montolivet. Merci infiniment, chères sœurs Carmélites ! Gardez, s’il vous plaît, notre diocèse dans votre prière. Et demandez avec nous à Notre-Dame du Mont Carmel, qui veille sur Marseille depuis le fronton de l’église des Aygalades, de nous aider à écrire la suite de cette longue histoire d’amour entre Marseille et le Carmel.

+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Mardi 23 février 2021