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Messe à l’intention de Jacques Chirac : homélie de Mgr Aveline

Homélie de Mgr Aveline lors de la messe à l’intention de Jacques Chirac

Basilique du Sacré-Cœur

Messe à l’intention de Jacques Chirac

Vendredi 4 octobre 2019

Chers amis,

Voilà plus d’une semaine maintenant - c’était le jeudi 26 septembre - qu’est décédé le Président Jacques Chirac. Un vibrant hommage national lui a été rendu dans tout le pays, et spécialement lundi dernier, 30 septembre, à Paris. La Ville de Marseille et l’ensemble des collectivités territoriales de notre région se sont associées à cet hommage. Ce soir, à la demande de Monsieur le Maire de Marseille, une messe est célébrée aux intentions du président défunt, en cette basilique du Sacré-Cœur qui est, pour notre ville, le lieu où se rencontrent le sacré et le profane, l’amour de Dieu et le service de la Patrie, un de ces lieux où, dans notre cité, le cœur du monde et le cœur de Dieu se rencontrent et battent à l’unisson. Soyez donc tous les bienvenus dans cette basilique, quelles que soient vos convictions ou vos appartenances religieuses.

Quand une vie humaine arrive à son terme, et nous en faisons tous l’expérience dans nos familles, il semble que la mémoire fasse d’elle-même un tri salutaire, mettant dans l’ombre, au moins pour un temps, les côtés négatifs de la vie du défunt afin de mettre au premier plan, dans la lumière, ce qu’il a fait de bien, ce que nous devons retenir de lui, ce qui peut nous être utile pour nos vies qui continuent. Jacques Chirac a vécu plus de quatre-vingt-six ans, et si l’on excepte les dernières années affaiblies par la maladie, cette vie s’est déroulée au pas de course, avec une fascinante voracité et un appétit d’action qui nous le faisait croire inusable, voire indestructible. Mais si la France entière lui a rendu hommage, c’est sans doute parce que cette insolente et insatiable vitalité qui le mettait hors du commun ne l’a pas empêché d’être proche de tous, attentif à chacun et profondément humain. Dans la foule d’anonymes qui ont fait la queue des heures durant pour signer les registres de condoléances aux Invalides, une dame, interrogée par un journaliste sur les raisons de sa présence, a simplement dit qu’un jour, il lui avait serré la main. Et Jean-Michel di Falco, qui ne pouvait pas être là ce soir mais qui était très proche du président défunt, m’a confirmé hier que ce geste chez lui n’était pas feint, ni emprunté, ni réservé aux personnes de son rang. C’était un geste vrai, de proximité humaine par-delà les barrières qu’on élève artificiellement entre les classes sociales. Même si l’expression est devenue pour lui un thème de campagne électorale, la « fracture sociale » qu’il s’employa à dénoncer n’était pas seulement à ses yeux un danger pour l’avenir de la société française et sa prospérité : elle était également pour lui une douleur profondément humaine, ressentie depuis l’enfance et jamais cicatrisée. Si l’on a dit de lui qu’il était « le président le plus sympathique », c’est sans doute, selon l’étymologie du mot, parce qu’on le savait capable de partager les souffrances des autres.

La Fondation qu’il avait créée en Corrèze pour venir en aide aux personnes souffrant de handicap était une façon pour lui d’exprimer cette sympathie, c’est-à-dire cette compassion. Le drame vécu familialement dans l’accompagnement de sa fille aînée, Laurence, atteinte d’anorexie mentale depuis l’âge de quinze ans, l’avait rapproché de tous ceux que la vie a rendus vulnérables, ceux qui savent que l’arrogance et l’orgueil des puissants, comme des vagues insolentes se croyant capables de tout submerger, finissent toujours par se briser sur le roc du réel, de la pauvreté, de la précarité. Le poids d’une vie, fût-elle celle d’homme public, est son poids de compassion.

Peut-être d’ailleurs est-ce qui a poussé le Président Chirac, profondément ancré depuis son enfance dans le catholicisme, à explorer sans se lasser les grandes traditions spirituelles de l’humanité. C’est ainsi qu’il a cherché à approfondir le sens de la compassion bouddhiste et shintoïste, à souligner les points communs entre les monothéismes abrahamiques quant à leur compréhension de la miséricorde de Dieu, à scruter la spiritualité diffuse qu’expriment les arts premiers, indices culturels d’une humanité prenant très tôt conscience de l’étonnante force de la solidarité et, au-delà, du sentiment de fraternité. Cet homme qu’on aurait pu croire uniquement soucieux de son avenir personnel était en réalité habité par le désir de ne pas rompre avec notre passé commun. Assumer l’héritage de la longue histoire de l’humanité était pour lui la meilleure garantie pour tenter de façonner ensemble notre avenir commun.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il fût l’un des premiers à dénoncer si fortement le péril écologique. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », avait-il dit de façon mémorable en septembre 2002 au sommet de la Terre à Johannesburg, invectivant les responsables politiques pour qu’ils prennent conscience de la mesure du défi. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il tentât d’éviter des guerres inutiles, comme il le fit en s’opposant aux États-Unis sur la question irakienne en 2002-2003, ne craignant pas de démasquer les mensonges d’une propagande qui fait peu de cas, au nom d’un prétendu intérêt supérieur, du nombre de vies humaines sacrifiées. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il se fît le chantre du dialogue des civilisations et des religions, soutenant sans relâche la charte sur la diversité culturelle, difficilement adoptée par l’UNESCO en 2005. Rien d’étonnant enfin à ce qu’il osât parler vrai pour reconnaître la responsabilité de la France lors de la rafle du Vel d’Hiv, une France prise ainsi en flagrant délit de déni de fraternité, et ne pouvant retrouver son honneur qu’en reconnaissant son tort. Et il fallait du courage pour le faire, ainsi que l’a souligné le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia. Souvent, d’ailleurs, le courage de Jean-Paul II avait impressionné et inspiré celui de Jacques Chirac, qui le reçut deux fois à Paris, d’abord en tant que Maire de la Capitale, puis en tant que Président de la République.

Chers amis, rassurez-vous : Jacques Chirac n’était pas un saint et nous ne sommes pas en train de le canoniser ! Loin s’en faut… Mais l’empreinte qu’il a laissée dans l’histoire récente de notre pays nous invite tous à réfléchir, quelles que soient nos responsabilités, privées ou publiques, sur la façon dont nous les exerçons. Bien sûr, nous assurons de nos prières et de notre affection son épouse Bernadette, sa fille Claude et tous ses proches. Bien sûr, nous confions à la miséricorde du Seigneur celui qui, comme tout enfant de Dieu, a besoin de son pardon et de notre prière. Mais surtout, nous essayons de retenir ce qui, dans sa façon d’affronter les grandes questions de l’existence, peut aider chacun d’entre nous à mener, du mieux possible, sa propre vie, avec ou sans références religieuses.

S’efforcer de parler vrai, entretenir le goût des autres, respecter toute personne, surtout si elle est fragile et vulnérable : voilà des qualités humaines dont les chrétiens n’ont pas le monopole ! Comme du reste, si j’en crois l’Évangile de ce jour : donner à manger à celui qui a faim, un vêtement à celui qui a froid, accueillir l’étranger qui arrive chez nous, aller soutenir ceux qui sont malades ou visiter ceux qui sont en prison. Jésus ne lie pas le salut à des formules de foi plus ou moins compliquées mais à des gestes très simples de fraternité. Et si Jésus ose faire ainsi, c’est parce que lui-même, envoyé du Père pour le salut de tous, a choisi de faire en vérité avec nous l’expérience de la vie, avec ses fragilités et ses joies, avec ses questions et ses espérances. En lui, le Fils de Dieu fut aussi le Fils de l’Homme !

Et puisque nous sommes aujourd’hui le 4 octobre, fête de saint François d’Assise, permettez-moi de recommander notre président défunt à la prière de ce saint qui, lui aussi en son temps, avait voulu dénoncer les barrières sociales, exprimer à tous la tendresse compatissante et la miséricorde de Dieu, qui n’avait pas craint de quitter les Croisés pour aller parler au Sultan et qui avait entrevu les liens profonds de toute humanité avec notre sœur la Terre et avec toutes les Créatures du Bon Dieu. Qu’il soit pour nous un guide et prenne soin de notre défunt.

Amen !
+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Mardi 15 octobre 2019