Le sens de la fraternité

." Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos" Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. »

Aller vers Dieu, aller vers le Christ, quand le poids du fardeau est trop lourd, voilà bien l’attitude des croyants, voilà bien l’intuition qu’a eu Mgr de Belsunce au moment où la peste ravageait notre cité, suivi en cela par les responsables de la ville et la population marseillaise. Et cette consécration de notre ville au Sacré Cœur n’était pas une fuite des responsabilités individuelles, mais bien une marque de confiance en la fidélité de Dieu, qui donne à chacun et à chaque époque ce qu’il faut pour traverser les épreuves de la vie en portant le souci des autres.

Il y a bientôt trois semaines, le pape François accueillait au Vatican le président de l’Etat d’Israël et le président de l’Autorité palestinienne en présence du Patriarche Bartholomée, avec lequel il venait de vivre une rencontre de prière et de fraternité à la basilique de la Résurrection à Jérusalem. L’invitation consistait à prier en même temps selon la tradition de chacun. Il s’agissait, dans une situation conflictuelle qui marque la vie du monde entier, de se tourner vers Dieu, non pas pour se dédouaner de ses propres responsabilités, mais pour puiser auprès de Dieu les forces de se renouveler, les forces de poursuivre la recherche résolue des solutions de paix. Le dialogue ne peut aboutir que lorsque chacun des protagonistes se rend attentif aux légitimes besoins de l’autre, renonce à certains de ses souhaits, pourtant tout autant légitimes. La force peut imposer le silence et la soumission, seul le dialogue ouvert et responsable peut construire les conditions d’une paix durable, juste et acceptable.

Notre pays vient de faire mémoire du 70e anniversaire du débarquement des alliés en Normandie. Il vient d’entrer aussi dans le souvenir de la Grande guerre. Durant cette trop longue et cruelle guerre, paradoxalement, un chemin de réconciliation s’est accompli dans notre pays entre ceux qui venaient de se déchirer dans les appréciations si différentes des relations entre les diverses composantes de la société française. Là, dans la solidarité et le compagnonnage, tous se sont réconciliés, guidés par le même idéal de solidarité et de défense de notre pays.

Notre société aujourd’hui est confrontée à des défis redoutables : crise économique profonde et durable, crise sociale douloureuse et éprouvante pour beaucoup, crise politique que le taux d’abstention lors des dernières élections a sanctionnée. Et cela sur fond de crises internationales cruelles. Ne sommes-nous pas appelés à un sursaut spirituel qui réveille en nous ce qu’il y a de meilleur et qu’on peut appeler, ce matin, la fraternité ? Retrouver le sens du bien commun, garder toujours présent à l’esprit le bien des plus défavorisés, oser personnellement le choix d’une vie plus sobre et libérée de toute corruption, fuir les chemins de la violence sous toutes ses formes, bannir tout langage relevant du racisme, de l’antisémitisme ou invitant au repli sur soi et à la peur des autres. Cet horizon est difficilement atteignable sans puiser au plus profond de soi-même à ce qu’il y a de plus grand, et que je nomme encore le sens de la fraternité. Et ce sens, pour nous chrétiens, ne nous vient-il pas de notre foi au Dieu, Père unique de tous les hommes ?

Dans son exhortation apostolique, « La Joie de l’Evangile », le pape François invite à ce sursaut spirituel. Il écrit : « La terre est notre maison commune et nous sommes tous frères. » Chaque génération s’inscrit dans un devoir de reconnaissance pour ce qu’elle a reçu de celle qui l’a précédée, et un devoir de responsabilité à l’égard de celle qui la suivra. Nul ne peut vivre que pour lui seul. Qu’allons-nous laisser à la génération qui va nous suivre ? Quel monde ? Quelles valeurs ? Quel regard sur la manière de vivre la diversité humaine des sociétés modernes ? Quel modèle de société, de famille, de solidarités ? Notre république s’est dotée d’une devise ambitieuse : « Liberté, égalité fraternité. » La recherche des deux premières ne peut trouver sa justesse qu’éclairée par la troisième : la fraternité, c’est-à-dire ce souci du bien et du bonheur de l’autre, du plus faible tout particulièrement, et le désir de préparer à ceux qui nous suivront un monde plus harmonieux, plus juste, plus équilibré, plus humain.

Le visage du Sacré Cœur tourne nos regards vers l’amour inouï, insensé de Dieu qui, « de riche qu’Il était s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté ! » Quel abîme d’amour, quelle puissance d’amour quand le souci du salut et du bonheur de l’autre pousse à épouser sa condition pour le relever, le regarder avec amour et donner sa vie pour son bonheur. C’est cela qu’a regardé Mgr de Belsunce en consacrant notre ville au Sacré Cœur pour nous inviter à ce sursaut spirituel nécessaire, plus particulièrement quand les temps sont trop durs pour beaucoup.

Nous fêtons cette année les 800 ans de la présence d’une vénération de la Bonne Mère sur la colline de la Garde et les 150 ans de la consécration de la basilique. Elle est l’emblème de notre ville, le lieu le plus visité. Elle est surtout source d’espérance pour tous ceux qui se tournant vers elle et cherchent un regard de tendresse. « Doux et humble de cœur », se décrivait Jésus ! Que la Vierge Marie nous obtienne cette douceur de cœur, cette tendresse dans nos rapports, cette préoccupation bienveillante qui animait son cœur. Elle disait aux serviteurs de la Noce : « Faites tout ce qu’il vous dira. » A nous qui avançons dans ces noces de l’humanité, elle nous invite à écouter Celui qui nous demande d’aimer notre prochain comme Lui-même nous a aimés.

Qu’Il guide nos pas sur les chemins de la fraternité, de la justice et de la bonté.

Amen.

+ Georges Pontier
Archevêque de Marseille
En la basilique du Sacré-Coeur le 27 juin 2014

Dernière mise à jour : Lundi 24 août 2015