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Mgr Jean-Marc Aveline : une nouvelle mission

Mgr Jean-Marc Aveline a répondu aux questions d’Eglise à Marseille.

Au cours de l’Assemblée plénière de printemps des évêques de France à Lourdes, Mgr Jean-Marc Aveline a été élu président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux. Il prendra ses fonctions au mois de juillet.

Mgr Aveline, comment avez-vous accueilli cette élection ?
Je l’ai prise comme une marque de confiance de la part des évêques. Cette confiance est d’autant plus importante que la tâche est délicate et le sujet sensible. La mission que je continuerai de vivre à Marseille avec notre archevêque me sera bien utile pour ce service de l’Église de France. Car pour le dialogue interreligieux comme pour bien d’autres choses, Marseille est un laboratoire ! J’ai encore cependant bien des réalités à découvrir et je compte prendre beaucoup de temps pour consulter, à commencer par Mgr Michel Dubost, qui a assumé cette charge pendant les six dernières années !

Quelle est le rôle de ce conseil ?
Le Conseil réunit, en plus du président, quelques évêques et une dizaine d’experts. C’est ensemble, collégialement, que nous assumons cette tâche. En outre, le Conseil s’appuie sur deux entités, le Service national pour les relations avec les musulmans (SNRM) et l’Observatoire des nouvelles croyances. Sa mission concerne les relations que l’Église catholique veut entretenir, d’une part avec les croyants de toutes les autres religions (à l’exception du judaïsme qui n’est pas, pour l’Église, une religion comme les autres, puisque la foi chrétienne est greffée sur la foi juive), d’autre part avec les personnes qui, quoique n’appartenant à aucune religion, sont cependant en recherche spirituelle et frappent souvent à la porte des monastères, des sanctuaires ou des lieux de pèlerinage.
Le premier rôle du Conseil est de soutenir la réflexion des évêques, de les « conseiller » sur toutes ces questions. Je considère que ma tâche première est donc d’être à l’écoute de mes frères évêques, de leurs questions, de leurs perplexités, de leurs souhaits. Comme le domaine est vaste, il y aura beaucoup à écouter !
D’autant que les réalités évoluent et que les questions se déplacent. Un récent Document-Épiscopat (janvier 2016) a décrit les nouvelles formes de la présence bouddhiste en France et en a déduit de nouveaux défis pour la mission de l’Église. Comment accueillir et accompagner pastoralement les nombreux chercheurs de Dieu dont le chemin spirituel passe par cet attrait vers le bouddhisme ? Je n’oublie pas qu’en 1951, pressentant l’ampleur et la gravité des questions théologiques soulevées par la rencontre entre chrétiens et bouddhistes, Henri de Lubac écrivait : « Mis à part le Fait unique où nous adorons la trace et la présence même de Dieu, le bouddhisme est sans doute le plus grand fait spirituel de l’histoire. »
Nous ne devons pas oublier cela, quand bien même, il faut le reconnaître, notre situation actuelle est focalisée (sans doute trop) sur la question de l’islam à cause des nombreuses difficultés qui lui sont liées.

Quelles sont ces difficultés ?
Il y a d’abord celles qui proviennent de l’islam lui-même, de sa réalité multiforme, des crises qui l’agitent, des luttes internes et des conflits majeurs dans lesquels il se trouve engagé. Les luttes acharnées entre sunnites et chiites d’une part et, à l’intérieur même du sunnisme d’autre part, entre l’islam classique (représenté entre autres par Al-Azhar) et l’islam politique (comme les Frères musulmans) ou l’islamisme terroriste (comme Daech ou Al Qaïda), sont à l’origine de bien des conflits qui déchirent le Proche-Orient aujourd’hui et de bien des actions terroristes qui tentent de propager aux quatre coins du monde l’incendie proche-oriental. Et cet incendie est d’autant plus difficile à éteindre qu’il est aussi alimenté, de façon claire ou cachée, par les convoitises insolentes de l’Occident, par les rancœurs accumulées du conflit israélo-palestinien et par les intérêts changeants des grandes puissances internationales.
On comprend que les évêques aient besoin de conseils ! Et que le Conseil ait besoin d’experts ! Comment interpréter tout cela ? Comment exprimer concrètement notre solidarité avec toutes les populations victimes de ces conflits, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes ? Comment aider les chrétiens d’Orient à traverser cette épreuve longue et radicale ? Et comment définir, à partir de tout cela, une attitude juste de l’Église envers les musulmans, et plus spécifiquement envers les citoyens français de confession musulmane ? Originaires pour la plupart du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, ils ont souvent d’autres références, comme le soufisme ou les confréries, mais ils subissent de plus en plus la pression des idéologies salafistes et djihadistes. Quelles relations tisser avec eux ?
On aborde là une deuxième série de difficultés, qui concerne la façon dont l’Église catholique souhaite s’engager dans une relation de dialogue avec les musulmans. Cela fait partie de sa mission d’annoncer l’Évangile, comme elle l’a clairement exprimé lors du concile Vatican II, notamment (mais pas seulement) dans la déclaration Nostra ætate. Cet engagement, elle l’a clairement mis en œuvre de multiples manières partout où elle se trouve en contact avec des fidèles de l’islam, en tenant compte à chaque fois des contextes et des situations particulières. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lorsque j’ai travaillé (pendant sept ans) à la formation permanente des prêtres au Maroc, puis lorsque j’étais consulteur au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, et aussi lorsqu’avec le Conseil pontifical de la culture, j’ai participé à la formation des responsables de centres culturels catholiques du pourtour méditerranéen, notamment au Caire, à Sarajevo, à Barcelone ou à Beyrouth. Mais aujourd’hui, les soubresauts de l’actualité nationale et internationale jettent le trouble et distillent le doute : le dialogue islamo-chrétien a t-il encore un avenir ? Et si oui, à quelles conditions ?

Le dialogue entre chrétiens et musulmans est bousculé par l’actualité nationale et internationale. Quelles questions soulève cette situation ?
Je crois qu’aujourd’hui, nous avons grandement besoin d’un débat entre catholiques à propos de nos relations avec les musulmans. Celles-ci ne sont pas nulles, bien au contraire. Si je prends simplement l’exemple de Marseille, j’observe que les nouvelles générations de chrétiens s’investissent volontiers dans ces rencontres, même si c’est différemment de leurs aînés. Je pense aux jeunes que j’ai rencontrés à la Maison Bernadette, au Rocher, dans les aumôneries d’étudiants, ou bien à ceux qui se sont engagés au parc Saint-Maur ou à Saint-Jean-de-Garguier pour des rencontres entre familles chrétiennes et musulmanes. Ils ont entendu les encouragements du pape François, ils ont lu les enseignements de Benoît XVI et ils gardent la mémoire des intuitions prophétiques de Jean-Paul II. Contrairement à la génération précédente, ils ont grandi dans une société mélangée. Ils ont des amis musulmans ou juifs depuis leur enfance. Ils connaissent l’indifférence massive de nos contemporains à l’égard des religions et sont avertis des dérives faciles des religions vers la violence. Pour eux, ce n’est pas le fait de coexister qui représente un effort : cela, ils le vivent depuis longtemps. Ce qu’ils recherchent, c’est plutôt une façon de pouvoir assumer leur foi chrétienne, de pouvoir déployer leur désir de la faire partager, et cela dans la rencontre avec des gens qui ne pensent pas comme eux, qu’ils soient athées, musulmans ou d’autres convictions. Bien sûr, ils ont besoin d’une solide formation, et c’est à mes yeux l’une des priorités que le Conseil doit se donner. Mais selon un flair tout évangélique, ces jeunes pressentent que c’est en commençant par le service des plus pauvres que se tisseront les liens les plus vrais entre personnes de convictions différentes, et que se vivront les rencontres les plus authentiques, à l’abri des courants d’air idéologiques qui dessèchent le monde ! À cette coopération concrète, chère au pape François, entre croyants de religions différentes au service des pauvres, le Conseil doit aussi trouver comment apporter son soutien. Il ne s’agit pas d’ignorer les tensions internationales, mais de se souvenir que tout commence « à hauteur de visage », comme le disait jadis Emmanuel Lévinas.

Quelles sont les conditions d’un débat entre chrétiens sur la question du dialogue avec les musulmans ?
Pour qu’un vrai débat puisse avoir lieu entre catholiques à propos du dialogue avec les musulmans, je crois qu’il nous faut partir de ces expériences concrètes, de leurs diversités, et les relire dans la prière. Il nous faut aussi accepter de faire sereinement et dans un climat de confiance une évaluation honnête de nos pratiques du dialogue. Quelles sont leurs fécondités spirituelles ? Quelles sont aussi les difficultés éprouvées ? Quelles sont les avancées ? Quelles sont les impasses ? Il nous faut également relire les textes du Magistère qui fondent l’engagement de l’Église dans le dialogue interreligieux. Les pères conciliaires avaient bien pressenti que le dialogue est d’abord une attitude spirituelle qui trouve son fondement, comme l’a maintes fois rappelé Jean-Paul II, dans une théologie de l’Esprit Saint. C’est quand notre théologie n’est pas assez trinitaire que notre mission manque d’esprit dialogal. Sur ce point comme sur bien d’autres, les chrétiens d’Occident ont beaucoup à apprendre de leurs frères d’Orient. Et la réciproque est vraie : sur bien des points, comme par exemple la confrontation avec l’athéisme et la sécularisation, les chrétiens d’Occident ont une expérience qui peut être utile à leurs frères d’Orient. Je ne crois pas que l’on puisse avancer sérieusement sur la question du dialogue islamo-chrétien sans progresser en même temps dans le dialogue entre chrétiens d’Orient et d’Occident, à la lumière de l’Évangile et notamment du Mystère pascal.

En ce Temps pascal, quelles sont vos raisons d’espérer ?
Depuis qu’au Maroc, à plusieurs reprises, j’avais eu la joie de rencontrer les frères de Midelt, et plus spécialement les frères Jean-Pierre et Amédée, rescapés de Tibhirine, je crois à la fécondité des liens tout simples de voisinage, ceux à partir desquels peuvent se tisser, sous le regard de Dieu, des relations d’amitié et même de fraternité entre des hommes différents par leurs cultures et même leurs religions. Car rien n’est impossible à Dieu ! Même aujourd’hui, alors que l’islamisme défigure l’islam et que la violence engendre la méfiance, je crois que l’espérance, qui n’est ni la naïveté ni l’irénisme, reste toujours possible.
Et le Temps pascal est un temps privilégié pour apprendre à entrer dans l’espérance. En effet, après l’enthousiasme des Rameaux, le Triduum qui ouvre le Temps de Pâques condense tous les ingrédients d’un chemin d’espérance : la présence rassurante de la Cène, quand le Maître de tous se fait serviteur de chacun ; la douleur éreintante de la Passion, quand la violence aveugle s’abat sur l’innocent et que le coq chante à chacun de nos reniements ; le silence assourdissant du tombeau, quand l’absurde semble avoir dominé le mystère ; la joie balbutiante du matin de Pâques, quand la lumière de l’aube dissipe peu à peu l’obscurité des doutes.
Comme sur une carte de randonnée, les chemins de dialogue ne sont que l’une des variantes des chemins d’espérance. L’équipement nécessaire aux marcheurs est simple : la prière, la confiance en l’Esprit Saint, la vérité dans la relation, la disponibilité à recevoir et à donner, le désir de pouvoir témoigner de Celui qui nous fait vivre et le désir, non moins important, de pouvoir discerner la présence de l’Esprit chez celui que l’on rencontre. Le mystère de Pâques, parce qu’il nous invite à croire que l’expérience de la précarité porte en germe une fécondité plus grande que l’illusion de la puissance, prépare l’Église à vivre l’aventure de la mission dans l’attitude du dialogue. Non par calcul stratégique ni mode humanitaire, mais parce qu’elle sait que c’est là que le Dieu de l’Alliance, qui se révèle en conversant avec les hommes comme avec des amis, lui donne sans cesse rendez-vous.

Propos recueillis par Dominique Paquier-Galliard

Dernière mise à jour : Lundi 22 mai 2017