Ordination de Damien Escardo

Ordination presbytérale de Damien Escardo le dimanche 20 juin 2021 à la cathédrale de la Major.

« Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : passons sur l’autre rive. »

C’était donc le soir. Saint Marc avait pris soin, au tout début du chapitre 4 de son Évangile, de bien planter le décor de cette longue et belle journée, au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse s’était rassemblée près de Jésus. Pour mieux s’adresser à elle en prenant un peu de distance, Jésus avait choisi de monter dans une barque et de s’y asseoir. Toute la journée, en paraboles, il avait parlé à la foule du Royaume de Dieu.

D’abord, la parabole du semeur qui, d’un geste généreux, sème partout : au bord du chemin, sur la pierraille, dans les épines et bien sûr dans la bonne terre. Puis celle de la lampe qu’on ne met pas sous le boisseau ni sous le lit, mais plutôt sur le lampadaire, pour qu’elle éclaire même ce qui est caché. Il était ensuite revenu à l’image du semeur pour parler du Royaume de Dieu qui, comme une semence, germe et se développe nuit et jour, que le semeur veille ou qu’il dorme, car d’elle-même, la terre porte du fruit. Enfin, il avait pris l’image de la graine de moutarde, la plus petite des semences qui devient plus grande que toutes les plantes si bien que « sous son ombre, les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid ».

Toute la journée, en essayant de trouver des comparaisons pour expliquer le Royaume de Dieu, Jésus avait donc laissé chacun entrevoir l’essentiel, à savoir que Dieu n’a d’autre projet que de se donner à tous, car en lui-même, il est amour et que l’amour consiste à se donner, à corps perdu, à semence perdue, jusqu’à ce qu’un jour, le Père puisse tout récapituler sous un seul chef, le Christ. «  Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même », confiait sainte Thérèse. Telle est l’œuvre du salut à laquelle l’Église, non pas à cause de ses mérites, mais par pure grâce, est appelée à coopérer. Personne n’est exclu de cette œuvre du salut. Saint Paul le disait aux Corinthiens : « Le Christ est mort pour tous. […] Désormais, nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine. […] Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. »

Toi aussi, cher Damien, l’amour du Christ t’a saisi et renouvelé, depuis qu’un jour, à Paray-le-Monial, tu as réalisé qu’il ne s’agissait pas simplement de l’amour de Dieu pour tous, mais de son amour pour toi personnellement, au cœur même de tes faiblesses et de tes doutes. Tu as alors compris que l’humilité du Christ ne te jugeait pas, mais voulait te sauver et t’appeler. Et ça a tout changé ! À l’appel du Seigneur, tu es monté dans la barque de l’Église, pour être avec lui et le laisser te conduire là où il voudrait, sur d’autres rives que tu ne choisirais pas. Nous le savons tous, frères et sœurs : l’acte de suivre Jésus et l’acte d’accepter d’être dépossédé de notre prétendue maîtrise sont les deux faces d’un même engagement. Et il nous en coûte souvent ! Mais n’aie pas peur, Damien, le Christ est sur le bateau, même s’il y a de la tempête ! Et souvent, d’ailleurs, c’est parce qu’il est sur le bateau qu’il y a de la tempête, tant sont virulents, autour de nous et surtout en nous-mêmes, les obstacles et les rejets, la peur et le péché !

Ton ministère de prêtre, cher Damien, ressemblera souvent à cette longue journée de Jésus, annonçant le Royaume de Dieu en cherchant les images, les mots, les gestes les plus appropriés à la culture de ceux auxquels tu t’adresseras. Ne néglige pas cette présence, personnelle, directe, familière, auprès du peuple de Dieu. Un prêtre qui ne ferait plus que gérer des choses administratives, un prêtre qui ne prendrait plus le temps gratuit de la présence, de la visite, de la vie partagée avec le peuple qui lui est confié, perdrait peu à peu le goût et le sens de son ministère. Mais ne te disperse pas. Souviens-toi que si tu fais cela, ce n’est pas parce que tu serais devenu une sorte d’animateur social, mais bien plutôt parce que tu as reçu la charge de témoigner, comme prêtre, de la proximité de Dieu avec son peuple. Et tu le feras tout particulièrement en célébrant l’eucharistie et en donnant, au nom du Christ, le sacrement du pardon. Quelle immense responsabilité ! Quel ministère inouï !
Tu ne peux l’accomplir sans passer de longues heures de prière en cœur à cœur avec le Seigneur. Mère Térésa aimait à dire : «  Si vous voulez prier mieux, priez davantage ! » C’est dans cet incessant va et vient entre le tabernacle et le peuple, en communion avec l’évêque et tout le presbyterium, que tu découvriras, cher Damien, comment être pasteur selon le cœur de Dieu. Car c’est Dieu qui, le premier, aime son peuple. Et il l’aime jalousement. S’il te le confie, c’est qu’il compte sur toi, malgré tes faiblesses et ton péché, pour aimer son peuple autant qu’il l’aime, pour l’enseigner, pour le sanctifier et pour le conduire à Dieu. Souviens-toi que le Christ est l’unique Grand-Prêtre. C’est lui-même qui est prêtre dans les membres de son Corps, dans toute la vie de son Église, dans le sacerdoce commun de tous les baptisés et dans le sacerdoce ministériel qui est au service du sacerdoce commun et qui t’est conféré aujourd’hui.

Ce ministère merveilleux nous dépasse. Tes frères prêtres te le diront, cher Damien ! Tout à l’heure, dans le dialogue liturgique que nous aurons, je ne te demanderai rien de moins que ceci : « veux-tu devenir prêtre, collaborateur des évêques dans le sacerdoce, pour servir et guider le peuple de Dieu sous la conduite de l’Esprit Saint ?  » Et si tu dis oui (ce que j’espère), je continuerai : « veux-tu annoncer l’Évangile et exposer la foi catholique ? Veux-tu célébrer avec foi les mystères du Christ, selon la Tradition de l’Église, pour la louange de Dieu et la sanctification du peuple chrétien ? Veux-tu t’unir davantage au souverain prêtre Jésus Christ, qui s’est offert pour nous à son Père, et avec lui te consacrer à Dieu pour le salut des hommes ? »

Ta réponse, cher Damien, seul l’Esprit te donnera la force de la formuler. Laisse-toi porter par lui, et tu la prononceras le cœur libre et léger, débordant de cette joie immense qui nous envahit lorsque l’on décide de remettre toute notre vie entre les mains du Père. Ta réponse, tu la donneras avec humilité, ayant déjà compris et expérimenté que sans le Christ, nous ne pouvons rien faire, qu’il est le cep et nous les sarments. À la fin de sa vie, Pierre Goursat, fondateur de la Communauté de l’Emmanuel, ta communauté, disait : «  J’ai essayé d’être fidèle, c’est tout ! » Toi aussi, Damien, essaie d’être fidèle et laisse le Seigneur lui-même élargir ton cœur de prêtre aux dimensions de son amour. Et quand tu manqueras de courage, souviens-toi de ces mots de Madeleine Delbrêl : « L’absence d’un vrai prêtre est, dans une vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau que l’on puisse faire, la plus grande charité que l’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. […] Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficultés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas ce que c’est vraiment, réellement, douloureusement, qu’une vie d’homme ou de femme. Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a compris, qui est entré avec son cœur d’homme dans leur vie, dans leurs difficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir. »

Chers amis, l’ordination presbytérale de Damien est pour nous tous, ce soir, une grande joie et un appel. Chacun de nous peut se demander : et moi, quelle est ma vocation ? Comment puis-je prendre ma part à l’annonce de l’Évangile ? Vous, les jeunes, sachez que je suis souvent touché, en vous écoutant, par la grande générosité qui vous habite, ainsi que par le sérieux et la maturité de vos questionnements. Permettez-moi de vous encourager, ce soir, à faire confiance au Seigneur : c’est lui qui, plus encore que vous, veut votre bonheur et a confiance en vous ! Je vous encourage donc à avancer : vous ne voyez peut-être pas toute la route, mais avancez jusqu’à la prochaine balise, celle que la Parole de Dieu, comme une lampe frontale, vous permet d’entrevoir. N’attendez pas indéfiniment pour choisir votre engagement. Les vies restent stériles tant qu’elles ont peur de choisir ! Nous le savons tous, et notre assemblée pourrait nous en fournir la preuve, le Seigneur n’a pas appelé « les meilleurs » ni les plus « parfaits » ni ceux qui n’auraient plus du tout de questions ni de fragilités. Bien au contraire ! Par un «  suis-moi ! » toujours adressé personnellement et dans le plus grand respect de la liberté de chacun, le Seigneur a invité ceux qu’il avait choisis à entrer dans cette belle aventure de la vocation !

Cher Damien, merci du don que tu fais de toi-même au Seigneur. L’Église de Marseille, en te recevant comme prêtre, accueille avec respect le don que le Seigneur lui-même, à travers toi, veut lui faire. Avec toi, avec ta Maman et toute ta famille du ciel et de la terre, avec ta communauté de l’Emmanuel, elle se réjouit et elle rend grâces à Dieu. Que ton ordination ravive en nous tous le zèle de la mission. Comme il a voulu avoir besoin de toi, l’Esprit a besoin d’apôtres, il a besoin de l’Église, « non pas à cause de nos propres actes, mais à cause du projet de Dieu et de sa grâce ». Saurons-nous dire chaque matin : « me voici Seigneur, je viens faire ta volonté » ? La réponse est dans le cœur de chacun.

Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Homélie en version PDF
Dernière mise à jour : Vendredi 25 juin 2021