Ouverture de l’Année de la Famille

Homélie prononcée lors de la messe d’ouverture de l’Année de la Famille en la cathédrale de La Major, dimanche 30 mai 2021

« La famille, une école vivante et quotidienne du mystère de Dieu »

Quand on interrogeait saint Augustin sur ce qu’était le temps, il répondait : « le temps, si on ne me demande pas ce que c’est, je crois que je le sais ; mais si on me le demande, je ne sais plus quoi répondre ! » Et quand il réfléchissait sur la Trinité, il avait une pensée analogue : « on dit qu’ils sont trois en Dieu. Mais si on nous demande : “trois quoi ?”, on répond “trois personnes”, mais c’est juste pour ne pas rester sans rien dire ! » Car la Trinité est un mystère. En théologie chrétienne, un mystère, ce n’est pas ce qui reste encore à résoudre d’une énigme, et qui finira par disparaître sous les coups de boutoir de la raison. Un mystère, c’est quelque chose qui vient de Dieu, qui nous précède, nous enveloppe et qu’il ne nous est pas demandé d’élucider, mais plutôt d’habiter, de contempler, d’explorer, afin de conformer nos vies à ce que nous découvrons. Il nous faut donc chercher à comprendre afin de mieux croire, mais il faut surtout accepter de croire pour pouvoir commencer à comprendre ! Qui donc est Dieu, ce Dieu unique déjà révélé dans le Premier Testament comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de la Promesse et de l’Alliance, et dont les chrétiens confessent qu’il est à la fois un et trine, Père, Fils et Esprit-Saint ?

Les textes de la liturgie de l’Église nous mettent sur la voie. Dans la première lecture que nous avons entendu tout à l’heure, au Livre du Deutéronome, nous comprenons que l’une des caractéristiques de ce Dieu est d’être proche de son peuple. Moïse haranguait les siens pour qu’ils réfléchissent : Dieu est tellement puissant qu’il a été capable de créer le monde et cependant il est tellement proche du peuple qu’il a entendu sa plainte et l’a arraché à la servitude d’Égypte. « Tu en connais, toi, des dieux aussi proches et attentifs à toi alors qu’ils pourraient t’écraser de leur puissance ? » semble dire Moïse à son peuple. La foi chrétienne, greffée sur la foi juive, a bien compris que la proximité était l’une des caractéristiques fondamentales de Dieu. Saint Augustin disait : « tu es plus intime à moi-même que moi-même ».
Dieu est proche, nous dit la première lecture. Dieu rend libre, nous enseigne la deuxième, extraite de la lettre de Paul aux Romains. Et l’agent de cette liberté, c’est l’Esprit : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ». « La vérité vous rendra libres », avait dit Jésus. Libres d’aimer et de donner sa vie par amour. « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne ». « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». Saint Augustin en concluait : « tu veux comprendre la Trinité ? Pratique la charité ! »

Dieu est proche, Dieu rend libre et, dans la finale de l’Évangile de saint Matthieu qui a été proclamée tout à l’heure, nous comprenons qu’une autre caractéristique de Dieu, c’est qu’il compte sur nous. Lui qui est tout-puissant a voulu avoir besoin de nous pour se révéler à l’humanité tout entière : « Allez, de toutes les nations faites des disciples. […] Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
La théologie chrétienne des premiers siècles en a déduit que si Dieu se montrait si proche, au point de nouer avec son peuple une relation d’alliance, c’est qu’en lui-même, il était relation, relation trinitaire. Elle a aussi compris que si Dieu rendait libre, c’est qu’il était amour, parce que seul l’amour véritable ne possède pas l’autre mais le rend libre et qu’ainsi, c’est bien la charité qui nous apprend la Trinité. Et enfin, la théologie chrétienne a médité sur la confiance que Dieu fait à son Église en l’envoyant en mission et elle en a déduit que Dieu était don, don de lui-même dans sa Parole, le Verbe fait chair pour le salut du monde, don de lui-même dans son Esprit, souffle de vie pour tout ce qui est créé, présent et agissant non seulement dans chaque personne mais dans l’univers entier, un Esprit qui convoque, envoie et accompagne l’Église jusqu’à la fin des temps.

Voilà ce que nous célébrons, frères et sœurs, en ce dimanche de la Trinité. Et voici que cette fête, cette année, coïncide, dans notre diocèse, avec l’ouverture de l’Année de la famille voulue par notre pape François. Cette coïncidence est heureuse, car la famille aussi, si on la regarde dans la foi, est un mystère ! Qu’est-ce qui permet à une famille de vivre, d’exister, de durer ? Qu’est-ce qui en fait le ciment, l’unité ? Et comment cette unité vitale se décline-t-elle dans les multiples formes que prennent les différences accordées et reconnues à chacun ? Une famille n’est pas un idéal. Elle se déploie et se construit sur l’humble chemin du quotidien, qui est le lieu de la sainteté, parce que c’est le lieu de la proximité réelle avec les autres et avec Dieu. Ces mots que nous avons relevés tout à l’heure pour tenter de décrire Dieu, les mots de relation, d’amour et de don, expriment profondément ce qu’est une famille au regard de la foi. Relation : car il y a une comme une grammaire des relations familiales, relations conjugales, de maternité, de paternité, de filiation et de fraternité. Amour : car le quotidien d’une famille, c’est l’amour, un amour qui ne se paie pas de mots, mais qui s’exprime à travers la simplicité de la vie de couple, à travers l’engagement, joyeux mais exigeant, porté par les époux et par les enfants. Relation, amour et aussi don, car la famille révèle que la personne humaine est intérieurement orientée vers le don, qu’elle est créée pour se donner. Saint Jean-Paul II disait qu’il n’y a en définitive qu’une seule vocation, une vocation première, que l’on retrouve dans tous les états de vie, que l’on soit marié, consacré, ou même célibataire non choisi. La vocation première de toute personne humaine, c’est de donner, de se donner. Et parce que l’amour qui porte au don rejoint l’amour de Dieu qui se donne, cette vocation première est une vocation sponsale, une vocation qui nous met en relation d’amour avec Dieu et nous fait ainsi entrer dans la vie même de Dieu, jusqu’à l’intérieur des relations trinitaires. Que ce mystère est grand ! Et comme il est beau et stimulant, même si la réalité est toujours plus difficile que les mots, comme il est beau de comprendre ainsi la vocation de la famille à être comme une école vivante et quotidienne du mystère de Dieu !

L’année de la famille va nous permettre, avec l’aide de saint Joseph, de faire concrètement le point sur la réalité de la vie familiale aujourd’hui dans notre diocèse, sur ses beautés et ses blessures, ses richesses et ses difficultés. « Aujourd’hui, disait le Pape dans Amoris lætitia, un nouveau regard sur la famille est nécessaire de la part de l’Église : il ne suffit pas de réaffirmer la valeur et l’importance de la doctrine, si nous ne devenons pas des gardiens de la beauté de la famille et si nous ne prenons pas soin de ses fragilités et de ses blessures avec compassion ». Nous le savons tous d’expérience : la faiblesse et la vulnérabilité marquent toute vie humaine. On s’humanise en les acceptant, sans les dissimiler à ses propres yeux, et sans tromper les autres par l’image que l’on veut donner de soi. On le sait très bien, dans la vie des couples, ne pas tromper les autres par l’image que l’on veut donner de soi. Souvent, d’ailleurs, le plus important de nos vies se décide au cœur de nos pauvretés acceptées.

C’est à ce travail de conversion que nous sommes tous conviés. En nous proposant cette Année de la famille, le Pape ne nous demande pas de défendre une institution, surtout si elle est faussement idéalisée, mais plutôt de l’incarner humblement et joyeusement au quotidien. Pour que nos familles vivent et déploient leur vocation profonde d’annonce de l’Évangile par la sainteté du quotidien, on peut certes faire des retraites, des récollections et des pèlerinages : je ne saurais trop vous y encourager. Mais il ne faut surtout pas négliger le service des pauvres, car c’est souvent par là que l’on a le plus de chance de comprendre sa propre vocation. Hier, on m’a parlé d’un jeune sénégalais de vingt ans dont le père est décédé l’année dernière et dont la mère est tombée gravement malade il y a quelques mois. Alors, pour qu’elle puisse être soignée, il a décidé de partir vers l’Europe afin de gagner un peu d’argent et de venir ainsi en aide à sa famille. Mais sa route est passée par la Libye, et là il s’est retrouvé réduit en esclavage pendant trois mois. Réussissant à s’échapper, il est arrivé il y a peu à Marseille et a été recueilli par une communauté religieuse. Je me suis alors souvenu de cette chanson que vous connaissez peut-être, de Jean-Jacques Goldmann et que j’aimais à fredonner : « Tu es de ma famille, bien plus que celle du sang, dans cette armée de simples gens ! », tu es de ma famille… Famille diocésaine de Marseille, comme Abraham au chêne de Mambré, n’aie pas peur de pratiquer l’hospitalité : c’est souvent par là que Dieu s’invite dans ta famille et t’aide à vivre ta vocation ! Souviens-toi d’ailleurs que c’est à Abraham que Dieu un jour a promis : « en toi seront bénies toutes les familles de la terre » !

Soyez déjà bénies, familles de Marseille, et n’oubliez pas de prendre soin des familles de la terre qui arrivent dans notre ville, fuyant les misères du monde ! La famille n’est pas un idéal ni une doctrine, elle est une vocation et un chemin de sainteté. Ensemble, demandons au Seigneur de nous aider à vivre cela dans la simplicité et dans la joie tout au long de cette année.

Amen !

+ Jean-Marc Aveline

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Dernière mise à jour : Jeudi 10 juin 2021