"Quand on n’a que l’amour"

Elle ne tenait pas bien debout, cette vieille dame de la rue Châteauredon, appuyée sur sa canne, mais elle voulait y aller ! Elle voulait participer à la Marche blanche organisée ce samedi après-midi en hommage aux huit victimes de la rue d’Aubagne, juste à côté de chez elle. Elle avait grandi dans ce quartier, elle l’avait vu changer, s’appauvrir, s’isoler. Alors, elle voulait montrer sa peine, sa sympathie et son indignation. Finalement, on lui a sagement conseillé de renoncer : d’autres, plus jeunes, ont marché pour elle, dignement, sobrement, silencieusement. « Quand on n’a que l’amour », chantait Jacques Brel, « pour couvrir de soleil la laideur des faubourgs ! »

Lui s’appelle Kouamé. Il avait quatorze ans quand ses parents ont été assassinés sous ses yeux dans un de ces nombreux pays d’Afrique que la corruption étouffe et défigure. Il s’est enfui en courant, a d’abord été recueilli dans un centre chrétien, par une certaine sœur Claudine, qui l’a soigné, lui, le musulman, l’a calmé, lui a donné de l’argent pour qu’il puisse retrouver son grand-père. Mais la mort avait aussi frappé le reste de sa famille et il entreprit le grand voyage vers le Nord, avec d’autres jeunes à peine plus âgés que lui, rencontrés au hasard des nuits d’errance autour des gares routières. Du Ghana au Niger, tout va à peu près bien.
Puis c’est l’enfer libyen, les camps d’internement, les mauvais traitements, l’esclavage… Et lorsqu’avec quelques autres, il réussit, au péril de sa vie, à passer en Algérie, d’autres camps les attendent, d’autres humiliations, d’autres impasses cruelles. Il finit par arriver au Maroc, à Oujda puis Tanger, et, sur une embarcation de fortune, ayant dépensé tout ce qu’il avait réussi à conserver, il est sauvé in extremis par des gardes-côtes espagnols alors que déjà l’embarcation surchargée, sur laquelle on l’avait fait monter, commençait à couler.
Jamais il n’oubliera le geste de sœur Claudine ! Je vous conseille de lire son récit, édité récemmentˡ. On ne regarde plus les migrants de la même façon, surtout s’ils sont mineurs échoués dans nos villes après avoir enduré tant d’épreuves. Si vous passez le soir devant le commissariat de Noailles, juste de l’autre côté de la rue d’Aubagne, là où décidément se concentrent bien des malheurs de notre ville, vous en verrez des Kouamé perdus, en recherche d’amour et d’hospitalité. Les récentes réunions au Centre Le Mistral ont montré le désir de nombreux chrétiens du diocèse de prendre leur part de ce travail d’accueil. « Quand on n’a que l’amour à offrir à ceux-là dont l’unique combat est de chercher le jour ! »

Elle aussi était bien jeune, comme aime à le souligner le pape François. Elle s’appelait Marie et portait un enfant qui allait bientôt naître, quand l’ordre lointain mais impérieux d’un recensement vint bouleverser les préparatifs de l’accouchement. Il fallait partir, à l’autre bout du pays, pour se faire recenser à Bethléem, la ville de Joseph son époux. Et de là encore, il faudrait fuir vers l’Égypte, vers l’inconnu. Ils n’avaient pas grand-chose dans leurs bagages, et pas même une place à l’hôtellerie la nuit où elle dut accoucher ! Pas grand-chose, si ce n’est cet amour qui les avait unis et qui les dépassait, un amour qu’ils apprirent « à offrir en prière pour les maux de la terre, en simples troubadours » entourés de bergers.

Et le petit enfant, « sans avoir rien que la force d’aimer », grandit en taille et en sagesse, pour annoncer « au monde entier » que Dieu est amour et qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Nous qui en sommes les témoins, sachons vivre ce Noël de façon sobre et fraternelle. Quand on n’a plus que l’amour, on se sent soudain très proche de Celui qui n’est qu’Amour. Et c’est toujours auprès des plus pauvres qu’Il nous donne rendez-vous.

Joyeux Noël à tous !

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille

Édito EAM de décembre 2018

ˡ Kouamé, « Revenu des ténèbres », XO Éditions, mars 2018.

Dernière mise à jour : Lundi 10 décembre 2018