« Seigneur, à qui irions-nous ? »

Jésus parlait depuis un bon bout de temps. Depuis qu’il avait multiplié les pains sur la montagne, on sentait bien qu’il ne voulait pas qu’on le confonde avec l’un de ces thaumaturges présents dans la région, tout juste bons à opérer quelques prodiges et quelques guérisons. Il avait quelque chose d’important à dire. D’important et de pas facile. Car on avait tôt fait de projeter sur lui des rêves, de vouloir le faire roi et de se servir de lui pour se libérer de l’occupant romain ou pour obtenir des places de choix dans le gouvernement du monde. Alors, pour échapper à la foule et à ses mauvaises intentions, Jésus était parti seul, sur la montagne, pour prier son Père. Il faisait déjà nuit quand, marchant sur l’eau, il avait rejoint les disciples alors qu’ils voguaient vers Capharnaüm, sur l’autre rive.

Le lendemain, les foules les avaient rejoints, étonnées qu’il ait pu leur échapper et avides de bénéficier d’un autre miracle. Et c’est là que ça avait dérapé. Jésus, revenant sur la multiplication des pains, avait tenté d’expliquer que le vrai pain de Dieu qui descend du ciel et qui donne la vie au monde, c’était lui-même, en chair et en os, et que ce qu’il demandait à la foule, c’était de croire en lui car il était l’envoyé de Dieu. La discussion s’était engagée, d’abord courtoise, puis méfiante : comment peut-il oser dire des choses pareilles, surtout ici, à Capharnaüm, où nous connaissons bien son père, sa mère et toute sa famille ? Et Jésus, mendiant leur foi plutôt que leur admiration, en rajoutait : « C’est moi le pain de vie ; celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » (Jn 6, 35). Mais eux, qui étaient sûrs de bien connaître « le fils de Joseph » (6, 42), ne comprenaient plus ce qu’il voulait dire : «  Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger  » (6, 52) ?

Alors, les uns après les autres, ne cachant pas leur déception, les gens étaient partis, sur la pointe des pieds. Même ses disciples reconnaissaient que ce discours était rude (6, 60) et, dans leurs rangs aussi, beaucoup partaient. Ce qui est remarquable, à la lecture de ce texte, c’est que Jésus n’essaie pas de les retenir. Il laisse faire son Père, de qui il tient sa mission : « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire  » (6, 44). C’est dans le Père seul que se trouve le mystère de la liberté humaine qui décide d’accueillir ou de rejeter le Fils. Celui-ci ne peut que solliciter la foi, et non pas la forcer. « Alors Jésus dit aux Douze : “voulez-vous partir, vous aussi” » (6, 67) ? Pierre, peut-être après avoir surmonté son propre débat intérieur, avait alors répondu, au nom de tous : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (6, 68).

En relisant ces pages johanniques avec lesquelles la liturgie de l’Église a rythmé nos dimanches d’été, il m’a semblé qu’elles pouvaient nous aider à vivre cette rentrée en nous recentrant sur l’essentiel : l’acte de foi envers notre Seigneur Jésus-Christ. Comme tous nos concitoyens, nous sommes assaillis de multiples motifs d’inquiétude, de lassitude ou d’incompréhension. J’en énumère quelques-uns, ayant surgi plus fortement cet été, sur fond de crise sanitaire interminable et toujours préoccupante, y compris par les inévitables ambiguïtés des solutions que les États s’efforcent d’y apporter.

Il y a les soucis qui concernent l’avenir de notre planète : d’incendies immaîtrisables en inondations dévastatrices, illustrant dramatiquement le rapport alarmiste du GIEC, nous comprenons mieux l’urgence de mettre en œuvre les conseils de Laudato si’, sans céder pour autant aux mirages d’idéologies écologiques qui laissent entendre que le meilleur moyen pour sauver la planète serait d’en éliminer l’humanité. C’est là que notre acte de foi est sollicité. Croire en Jésus-Christ, c’est croire en la confiance de Dieu en l’humanité, en la responsabilité qu’il lui confie, en l’avenir qu’il lui promet. « Voulez-vous partir, vous aussi  », vers des horizons nihilistes ? Je mets solennellement en garde les jeunes qui peuvent se laisser égarer par ces messages sibyllins, dangereux et mortifères. Aux chrétiens de défendre, avec d’autres humanistes, une écologie « intégrale », responsable et humaine ! C’est ce que nous essaierons de proposer et d’expliquer lors du Congrès de l’UICN, dans quelques jours, tout en recueillant, grâce aux multiples propositions de ce Congrès en faveur de la biodiversité, des idées pour que notre Église diocésaine donne l’exemple en ce qui concerne le respect de la Création et la responsabilité de l’humanité.

Autre motif d’inquiétude : la dégradation des conditions de vie chez les peuples les plus pauvres. Le séisme meurtrier qui a frappé Haïti, après des années de crises politiques à répétition, a mis en évidence non seulement l’extrême pauvreté d’une population laissée à elle-même, mais aussi la prolifération, sur la misère des pauvres, de réseaux mafieux en tous genres, empêchant l’acheminement des aides, faisant régner la terreur par des enlèvements, des barrages et d’autres exactions. Les Pères de Saint-Jacques, présents dans notre diocèse, en savent quelque chose ! Cette dégradation inquiétante se retrouve en bien d’autres pays. Je ne citerai que le Liban, que l’explosion a fissuré en profondeur il y a un an et qui ne parvient pas à retrouver son élan, victime lui aussi de mafias puissantes soutenues par des États hostiles. Défiguré et abasourdi, le Liban est en train de sombrer. Sous les traits épuisés d’une Haïtienne mendiant de l’eau ou d’un Libanais criant famine, regarde bien et tu découvriras le visage du Crucifié. « Voulez-vous partir, vous aussi », et regarder ailleurs pendant que les pauvres meurent ?

Permettez-moi d’ajouter un autre motif d’inquiétude, plus près de chez nous. Là encore, ce sont des mafias. Celles de Libye, déguisées en « Garde-Côtes libyens » pour mieux piéger les migrants et en faire des esclaves, des prisonniers détenus en camps de concentration, voire supprimés pour trafic d’organes. Et l’Europe, qui a besoin de ces mafias pour la sécurité des champs pétrolifères libyens, ferme les yeux… Et puis il y a ces mafias qui sévissent chez nous, à Marseille, transformant la jeunesse des quartiers pauvres en chair à canons pour trafics en tous genres : armes, drogues, prostitution, etc. Quand j’étais enfant, nous habitions à Saint-Barthélemy, dans une cité HLM pour agents de la SNCF. Les cités avoisinantes avaient des noms poétiques : Font-Vert, de l’autre côté de la voie ferrée, La Busserine, de l’autre côté du grand rond-point, La Marine Bleue et la Marine Blanche, de l’autre côté du Chemin de Sainte-Marthe, et enfin Les Rosiers, près des Marronniers, derrière le supermarché Casino. Mon père, membre des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, allait régulièrement distribuer des colis alimentaires dans chacune de ces cités, déjà pauvres mais pas encore gangrénées. Aujourd’hui, ces noms poétiques sont ensanglantés, les cités sont devenues des ghettos et, dans les autres quartiers de la ville, l’indifférence étouffe l’indignation.

Que nous est-il arrivé ? Pourquoi et comment les forces de mort ont-elles pris autant de pouvoir ? À quand un soutien plus fort et plus efficace de la part des collectivités territoriales et de l’État ? Il y a urgence ! Marseille, réagis ! C’est tes minots qu’on assassine ! Je sais le précieux travail des associations, des clubs sportifs, des centres aérés et aussi des communautés chrétiennes, petites mais actives et fidèles. À la question de Jésus « Voulez-vous partir vous aussi », je sais qu’elles répondent comme Pierre, avec confiance et courage. La visite pastorale que j’effectue actuellement dans le secteur Nord m’en donne d’édifiants exemples.

L’Église n’a pas la réponse à tous ces problèmes. Elle n’a pas la réponse, mais elle sait en qui elle a mis sa confiance. Elle est au Christ, et le Christ est à Dieu ! À chaque époque de son histoire, tiraillée par les inquiétudes, rongée par les lassitudes, décontenancée par les incertitudes du monde où elle vit, elle tente de suivre le Christ et d’annoncer son Évangile, dans la vérité, le dialogue et la simplicité. Comme jadis à Capharnaüm, croire au Christ n’est pas chose facile. Les questions et les contradictions ne manquent pas. Nous avons besoin d’aide mutuelle pour nous aider à croire, à comprendre ce que l’on croit et à agir selon cette foi. C’est pour cela que j’ai décidé la création, dans notre diocèse, d’une École cathédrale, comme vous pourrez le lire dans les pages suivantes.

Les semaines qui viennent nous offriront de multiples occasions de réflexion, de célébration et d’action, depuis le Congrès de l’UICN (début septembre) jusqu’à la rencontre Fratello (journée mondiale des pauvres, mi-novembre), en passant par le Congrès Mission (début octobre), l’assemblée synodale (mi-octobre) et le rassemblement de la famille ignatienne (fin octobre). Ne manquons pas ces rendez-vous, mais gardons bien l’essentiel : le lien avec Jésus, le «  pain vivant » qui est « descendu du ciel » pour dire aux hommes de quel amour Dieu les aime et pour solliciter de leur part, avec l’aide de sa grâce, un pauvre acte de foi qui ne demande qu’à se déployer en espérance et en charité. « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » !

Bonne année pastorale à tous !

+ Jean-Marc Aveline
24 août 2021

Dernière mise à jour : Mardi 31 août 2021