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« Selon que vous serez puissant ou misérable… »

Cela fait plusieurs mois maintenant que notre pays traverse une étrange crise dont la réelle profondeur est régulièrement desservie par d’inacceptables violences. Mais en passant peu à peu des ronds-points aux tables rondes, le débat commence à prendre le pas sur le combat.

Et si j’en crois les premiers comptes rendus de ces débats, du moins dans les communautés chrétiennes de Marseille qui ont mis en oeuvre l’invitation des évêques de France, nombre d’idées, d’analyses, de suggestions devraient retenir l’attention de tous, loin des slogans simplistes et des indécentes complaisances de certains médias irresponsables.
Car il faut bien reconnaître que les transformations liées à la mondialisation et à la financiarisation des économies ont été source d’inégalités entre populations dans le monde et au sein même de notre pays.
Scandale des injustices sociales, sentiment de ne pas être compris, ni même écouté, déceptions de tous ordres, plus ou moins justifiées : face à tous ces maux, les citoyens ne sont pas sans remèdes, à condition de se parler librement et de s’écouter patiemment.
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Jean de La Fontaine avait ouvert le septième livre de ses Fables en mettant en scène "Les Animaux malades de la peste", et il m’a paru judicieux de relire ce texte dans notre contexte d’aujourd’hui.
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » !
Et sous ce fléau qui répandait la terreur, la tristesse avait envahi le pays : « Plus d’amour, partant plus de joie. »
Le Lion, symbole de la puissance et de l’autorité, « tint conseil et dit : "Mes chers amis, je crois que le Ciel a permis cette infortune ; que le plus coupable de nous se sacrifie aux traits du céleste courroux" ». Et le Lion de faire son propre examen de conscience, avouant qu’il a dévoré « force moutons » et que même, il lui « est arrivé quelquefois de manger le Berger ».

Le Renard, symbole de fourberie et d’hypocrisie, relativise les crimes du Lion pour mieux se tirer d’affaire lui-même : « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ; vos scrupules font voir trop de délicatesse » ! Ne se reconnaissant, quant à lui, aucune faute, il flatte le Lion et va même jusqu’à dire à propos de la « canaille » qui lui servit de repas : « Vous leur fîtes, Seigneur, en les croquant beaucoup d’honneur » !
Et La Fontaine ajoute : « Ainsi dit le Renard et flatteurs d’applaudir. » Ni le Tigre, ni l’Ours, ni aucun des puissants ne fut soumis à la question sur ses « moins pardonnables offenses ». Et finalement, « tous les gens querelleurs, jusqu’aux
simples mâtins, au dire de chacun, étaient de petits saints » !
Le coupable, on le pressent, ne sera pas le plus en tort, mais le plus faible.
Il semble que les puissants, quoi qu’ils aient pu faire, finissent toujours par être exonérés !

« L’Âne vint à son tour. » Dans la ménagerie du fabuliste, il symbolise le peuple des faibles, ceux qui n’ont ni pouvoir, ni renommée, ni entregent. Ceux qui sont à la merci des puissants et n’ont pas les mots pour dire les choses, ni l’éducation pour savoir se faire comprendre. Et l’Âne, maladroitement et naïvement, dit : « J’ai souvenance qu’en un pré de Moines passant, la faim, l’occasion, l’herbe tendre,
et je pense quelque diable aussi me poussant, je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
« À ces mots, poursuit La Fontaine, on cria haro sur le Baudet » ! Il n’en fallait pas davantage pour que le Loup, « quelque peu clerc », prouvât « par sa harangue
qu’il fallait dévouer ce maudit animal » et le mettre à mort.
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », conclut La Fontaine.
N’oublions pas la morale de cette fable, et entrons dans les débats d’aujourd’hui avec clairvoyance et sans hypocrisie.

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille
Edito de février 2019

Dernière mise à jour : Vendredi 8 février 2019