Solennité de l’Immaculée Conception

Notre-Dame de la Garde, 8 décembre 2020

Il y avait à Jérusalem une petite église, construite sur l’emplacement de la piscine de Béthesda, que la Tradition de l’Église situait tout près de la « maison de sainte Anne », là où sont aujourd’hui installés les Pères Blancs. La dédicace de cette église était célébrée un 8 septembre et l’on prit peu à peu l’habitude de fêter ce jour-là la Nativité de Marie. C’est donc d’après cette date, le 8 septembre, que l’on fixa, neuf mois plus tôt, à savoir le 8 décembre, la fête liturgique de la Conception de Marie. La piété populaire avait très tôt pressenti que celle que l’ange avait salué comme étant « pleine de grâce » devait sans doute avoir été « conçue sans péché », car la « toute sainte » devait être aussi « l’immaculée  ». Les Grecs célébrèrent cette fête, au moins dans quelques églises particulières, dès le VIe siècle. Les Latins, quant à eux, commencèrent à l’adopter à partir du XIe siècle.
Les théologiens du Moyen-Âge hésitèrent, puis les Pères du concile de Trente, méditant sur le « péché originel », déclarèrent en 1546 qu’il n’était pas dans leur intention d’inclure, sous la définition de l’universalité du péché originel, la Très Sainte et Immaculée Mère de Dieu. La voie était ouverte qui, quelques siècles plus tard, conduisit le pape Pie IX à promulguer, le 8 décembre 1854, la Bulle Ineffabilis Deus, définissant solennellement le dogme de l’Immaculée Conception. Quatre ans plus tard, Bernadette Soubirous recueillait à Lourdes, sur les lèvres de la Vierge Marie elle-même, ces quelques mots prononcés en patois : « Que soy era immaculada counceptiou  ». C’était le 25 mars 1858, en la fête liturgique de l’Annonciation.
Aujourd’hui, pour fêter l’Immaculée Conception, l’Église nous fait une nouvelle fois entendre le récit, simple et grandiose, de l’Annonce faite à Marie. Ce matin, en l’écoutant dans cette basilique de Notre-Dame de la Garde, phare spirituel de Marseille, comment ne pas repenser au 8 décembre 1720, il y a exactement trois cents ans, lorsque Mgr de Belsunce, traversant la ville ravagée par la peste, se rendit «  à pied, dire la messe à Nostre-Dame de la Garde, à la chapelle embas » ? Comment ne pas faire mémoire du 8 décembre 1854 et de l’immense procession qui fut organisée par Mgr Eugène de Mazenod à travers les rues de la ville, le jour-même de la promulgation du dogme, alors que l’actuelle basilique était en construction ? Comment ne pas évoquer, quelques années plus tard, le 8 décembre 1872, lorsque que le docteur Augustin Fabre, qu’on appelait le « médecin des pauvres » parce qu’il soignait gratuitement deux jours pas semaine, institua le Pèlerinage perpétuel et quotidien à Notre-Dame de la Garde, qui fut le point de départ des multiples pèlerinages du peuple de Marseille vers le sanctuaire ? Parmi les plus fidèles pèlerins, j’aime à citer M. Durand dont le fils, Léon, devait devenir évêque auxiliaire de Marseille avant d’être nommé par Benoît XV, le 11 octobre 1920, il y a tout juste cent ans, évêque d’Oran. C’est lui qui, en 1939, fit le vœu d’élever une grande basilique à Santa Cruz, sur les hauteurs d’Oran, en remerciement à la Vierge Marie, qui avait jadis délivré la ville d’une grave épidémie de choléra.
Marseille-Oran ! Que de liens entre ces deux rives ! Ce matin, du reste, c’est vers deux autres 8 décembre algériens que nos regards sont attirés : le 8 décembre 1972, lorsque le pape Paul VI nomma Henri Teissier évêque d’Oran, et le 8 décembre 2018, lorsque furent béatifiés, précisément à Santa Cruz, Pierre Claverie et ses dix-huit compagnons, morts martyrs pendant la décennie noire qui endeuilla tout le peuple algérien. Voilà pourquoi j’ai tenu à ce que cette messe soit célébrée à la mémoire de Mgr Henri Teissier, qui, après Oran, avait été nommé en 1980 archevêque coadjuteur de Mgr Duval à Alger, Pierre Claverie lui succédant sur le siège épiscopal d’Oran.
Cette semaine, je devais recevoir Henri Teissier à Marseille, où il devait donner demain une conférence à l’Institut catholique de la Méditerranée. Mais il y a quelques jours, le 1er décembre, Charles de Foucauld est venu chercher celui que l’on appelait affectueusement « le vingtième bienheureux », tant il avait été proche de toutes les victimes, musulmanes et chrétiennes, de la violence terroriste en Algérie. Jusqu’au bout, Henri Teissier a essayé de livrer le bon combat, celui de la justice et de la paix, de l’espérance et de la fraternité. Les tragédies successives qu’il eut à traverser l’avaient tellement atteint que souvent, lorsqu’il en parlait, les larmes se mêlaient aux mots comme pour attester que la souffrance du peuple avait envahi le cœur du pasteur, jusqu’à le submerger parfois, sans pourtant réussir à éteindre en lui la flamme de l’espérance.
Ce matin, nous nous adressons à Marie, « conçue sans péché », en lui disant : « priez pour nous et pour les musulmans », comme il est écrit dans l’abside de Notre-Dame d’Afrique à Alger ! Car nous croyons que Dieu, par son Esprit, se tient chaque jour aux côtés des hommes et des femmes de bonne volonté, qui œuvrent ensemble pour la justice et la paix et tissent inlassablement les liens du dialogue et de la fraternité, dans la diversité des cultures et des religions. Car Dieu, toute la Bible en atteste, ne s’est jamais résigné au péché de l’homme ni à ses ruptures d’alliance ; lui qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (I Tm 2, 4), « choisit et prépara, dès le commencement et avant les siècles, une Mère à son Fils unique  », ainsi que l’écrivait Pie IX. Telle est notre espérance, l’« invincible espérance » de l’Église !
En nous invitant aujourd’hui à célébrer l’Immaculée Conception de Marie, l’Église nous plonge ainsi au plus profond de son propre mystère. Longtemps avant qu’en elle, le Verbe se fît chair, Marie avait été choisie entre toutes les femmes pour accueillir en son sein tout l’engagement de Dieu pour le salut du monde. « Sainte Mère du Rédempteur, porte du ciel toujours ouverte, étoile de la mer, viens au secours du peuple qui tombe et qui cherche à se relever. Tu as enfanté, ô merveille, celui qui t’a créée ! Accueille le salut de l’ange Gabriel et prends pitié de nous, pécheurs ! »
Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Dernière mise à jour : Mercredi 16 décembre 2020