Tour d’horizon avec Mgr Pontier

Après l’assemblée plénière des évêques à Lourdes, Mgr Pontier évoque la situation de l’Église ainsi que des questions d’actualité. La dernière assemblée de Lourdes, ses 6 ans comme président de la Conférence, la synodalité, l’exhortation apostolique suite au synode sur les jeunes, l’Europe, l’incendie de Notre Dame

Mgr Pontier, vous avez participé à votre dernière assemblée de Lourdes. Dans quel état d’esprit l’avez-vous vécue ?
Paisiblement ! Sachant qu’elle arrivait, je n’ai pas été surpris… Ce sont les étapes de nos vies, des pages se tournent. J’ai été sensible à la reconnaissance de mes confrères et au climat serein qui a guidé cette assemblée, avec le renouvellement de la présidence et l’élection des présidents de conseils et de commissions. Un moment de fraternité et de réflexion sur nos responsabilités au service de l’Église.

Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, a été élu pour vous succéder à la présidence de la CEF. Qu’est-ce qui a compté dans ce choix ?
La personnalité de Mgr de Moulins-Beaufort : c’est une belle figure, un théologien apprécié. Il est doué de grandes capacités d’analyse, d’intelligence, de compréhension de la société d’aujourd’hui. Les missions qu’il a menées à Paris, avant d’être nommé à Reims, lui ont donné une solide expérience. C’est un homme pragmatique, qui affronte la réalité avec audace et ouverture. Ces éléments ont compté, ainsi que le désir de renouvellement, avec une génération plus jeune.

Vous quittez la présidence de la CEF après deux mandats au cours desquels les turbulences n’ont pas manqué. La Croix vous a défini comme « un calme dans la tempête »… Que retiendrez-vous de ces six ans ?
Je retiendrai l’ouverture que donne cette responsabilité à la vie de l’Église universelle. Les temps forts, ce sont les rencontres avec le pape François, tous les ans à Rome, avec la présidence, pour rendre compte de notre mission. Ce sont aussi les synodes, comme celui sur la famille. Et puis les rencontres avec les autres confessions chrétiennes et les autres cultes en France. Ce sont encore les tempêtes successives autour des questions de la famille, de la bioéthique, de l’accueil des migrants, des chrétiens d’Orient, et aujourd’hui les abus sur les mineurs et les personnes vulnérables. C’est enfin le climat dans notre société, avec la crise des gilets jaunes, les incertitudes liées à notre avenir, avec des inégalités croissantes, le sentiment d’abandon de certains territoires urbains ou ruraux, le fossé entre les citoyens et leurs représentants, la violence... Mais aussi la mobilisation pour le climat, souvent à l’initiative des jeunes. Cette mission a été enrichissante, bien que très lourde et complexe. J’ai pu l’exercer grâce à mes confrères, à la collaboration de mes deux vice-présidents, du secrétaire général et de toute l’équipe nationale. J’ai goûté ce travail en équipe.

Quels conseils pourriez-vous donner à votre successeur pour affronter sa nouvelle mission ?
Savoir distinguer l’essentiel et le secondaire. Essayer de ne pas se tromper, de garder son calme et de travailler à la communion entre les évêques pour servir le mieux possible l’Église et la société. Sans interdire l’expression des différences, il faut les vivre dans un climat de dialogue, de confiance, et non pas d’opposition entre des blocs persuadés de détenir chacun la vérité. Il faut discerner ensemble la meilleure manière de répondre aujourd’hui à notre vocation.
D’ailleurs, au début de mon mandat, j’avais proposé aux évêques une session sur le discernement, parce que si nous ne nous mettons pas à l’écoute du monde et de la Parole de Dieu, nous resterons prisonniers de nos analyses et de nos sensibilités. L’Église ne doit pas être centrée sur elle-même. Elle est au service du monde, et en particulier des plus pauvres. Ce service ne doit pas s’exercer de manière idéologique, mais pour la croissance spirituelle des personnes.

À Lourdes, vous avez fait le point sur la lutte contre la pédocriminalité et sur les quatre chantiers décidés lors de l’assemblée de novembre. Où en est-on aujourd’hui ?
Ces quatre chantiers sont le travail mémoriel, la prévention, le geste financier envers les personnes victimes et l’accompagnement des clercs coupables. Les deux sujets concrets sur lesquels nous avons le plus avancé sont le geste financier et la mémoire. Tous les intervenants ont insisté sur le rôle essentiel que doivent avoir les personnes victimes pour avancer tous ensemble sur des bases fraternelles et respectueuses. Le geste financier pourrait aider à cette reconstruction.
Le troisième volet porte sur la prévention et la formation pour qu’à l’avenir, notre maison-Église soit plus sûre pour ceux qu’elle accueille, en particulier les enfants et les jeunes. C’est un travail à poursuivre. Quant à l’accompagnement des personnes qui ont commis ces crimes, nous espérons pouvoir profiter du travail d’autres conférences épiscopales sur ce sujet.

Dans votre discours d’ouverture, vous disiez que vous, évêques, vous vous laissiez interpeller sur votre manière d’exercer votre ministère d’autorité, et vous invitiez les prêtres à faire de même. On parle beaucoup de lutte contre le cléricalisme. Mais concrètement, comment chacun, laïcs, prêtres, hommes et femmes, peut-il trouver « sa juste place » ?
La manière dont le Christ nous propose de vivre l’autorité est tellement révolutionnaire que c’est d’abord une conversion que nous devons vivre. Le Christ lave les pieds de ses disciples, il reprend les apôtres qui cherchent à avoir la première place, il leur dit : dans le monde, ceux qui gouvernent font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être de même parmi vous. On ne peut pas trouver les solutions d’un meilleur gouvernement de l’Église sans une conversion de ceux qui l’exercent et sans la conversion du Peuple de Dieu. Ensuite, on a certainement des choses à faire bouger dans les pratiques, et en particulier dans ce qu’on appelle « la synodalité » ou la coresponsabilité, afin que, dans les différents niveaux du gouvernement de l’Église, la diversité des vocations soit représentée, laïcs et clercs, hommes, femmes, pour avoir une complémentarité qui enrichit et empêche que tel ou tel groupe accapare l’autorité. La crise actuelle pointe du doigt les ordonnés qui ont failli parce qu’ils ont mené une double vie au fond de leur cœur, empêchant qu’ils aient une bonne attitude dans l’exercice de leur responsabilité. Ce ne sont donc pas seulement des solutions concrètes qui amèneront un changement, mais d’abord une conversion individuelle et collective.

Pour qu’il y ait synodalité, il faut déjà qu’on se parle. Dans notre Église, beaucoup de fidèles sont scandalisés. Comment s’y prendre concrètement pour qu’ils puissent s’exprimer et contribuer à « réparer l’Église », comme y invite l’initiative lancée par Le Pèlerin et La Croix ?
À Lourdes, chacun a pu parler des initiatives lancées dans son diocèse, non seulement sur les abus sexuels, mais aussi sur l’exercice du gouvernement dans les communautés chrétiennes. C’est la pratique au quotidien, la vie des groupes qu’il nous faut regarder. Et donc, il faut se parler. « Réparons l’Église » fait allusion à François d’Assise qui a entendu le Seigneur lui dire : « Va, répare mon Église en ruine. » Il pense qu’il s’agit de réparer l’église-bâtiment, puis comprend que c’est l’Église des fidèles, des baptisés. Par quoi commence-t-il ? Non par faire des réunions. Il commence par changer de vie lui-même, et sur des points fondamentaux : la relation au pouvoir, à l’argent, à l’image, aux autres. À Lourdes, les journalistes m’ont interrogé sur « les solutions », et ça touche essentiellement les ordonnés : il faut des prêtres mariés, des femmes prêtres… Ça viendra peut-être un jour, mais penser que faire cela en premier est la solution, non. La solution ne viendra pas de l’extérieur. Elle viendra de l’intérieur de nos vies, de la conversion de nos cœurs. Après, ce sont les contextes culturels qui vont faire changer les choses. Le concile Vatican II a rappelé que nous faisons Église tous ensemble, baptisés, hommes et femmes. Et c’est cet « ensemble » que nous devons réussir à rééquilibrer parce que, de fait, une catégorie a accaparé tous les lieux de pouvoir. Nous, ordonnés, devons reconnaître que notre manière de vivre cette mission dans l’Église est déséquilibrante pour le reste du Peuple de Dieu et nous a fragilisés.

L’exhortation apostolique suite au synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel a été publiée le 2 avril. Le pape François s’adresse aux jeunes et à l’Église et appelle à des changements concrets. Que retenez-vous des pistes qu’il propose ?
Chaque génération arrive avec une expérience nouvelle due au contexte social dans lequel elle grandit. Nous les anciens, nous avons grandi dans une société qui n’était pas sécularisée. Ceux qui arrivent ont une posture due à leur éducation et à leur expérience de l’Église différente de la nôtre. C’est cette dynamique de la jeunesse de l’Église qu’essaie d’insuffler le pape François : savoir accueillir « la vision, voire les critiques des jeunes » pour ne pas « devenir un musée ». Je suis frappé par toutes ces initiatives que prennent les jeunes dans l’Église de France, dans le domaine spirituel et dans le service des pauvres, pour vivre autrement et retrouver le sens profond de leur vie.

¿Les jeunes reprochent à l’Église de parler toujours de morale et de donner « des codes ». La théologienne Véronique Margron invite justement à « s’éloigner d’un christianisme du code au profit d’un christianisme du style », c’est-à-dire inspiré du style de Jésus. Qu’en pensez-vous ?
C’est une belle formule ! Dans le travail que nous avons fait à Lourdes, en carrefours avec des jeunes, ils nous l’ont dit : « Ne parlez pas toujours des codes moraux. Rappelez-nous que c’est le Christ qui nous sauve, redites-nous le centre de la foi chrétienne, la libération qu’elle apporte. » Ne passons pas notre vie d’Église à parler de morale. Aidons les jeunes à mieux découvrir l’Évangile. La morale découle de la rencontre du Christ, elle ne s’impose pas de l’extérieur. Travaillons ensemble à une meilleure annonce de l’amour de Dieu pour chacun de nous.

Les élections européennes auront lieu le 26 mai. Le Conseil permanent a publié un message à cette occasion. Quel est pour vous l’enjeu de ces élections ?
L’enjeu, c’est que les électeurs pensent à l’Europe et non à la politique intérieure au moment de voter. « Quelle Europe voulons-nous ? » C’est le titre de notre message. Quel modèle économique, social culturel et spirituel ? Voulons-nous marcher ensemble avec les autres peuples européens, ou voulons-nous nous replier sur nous-mêmes ? Quelles compétences pouvons-nous mettre ensemble pour le bien de chaque pays ? Un des enjeux est le choix de la confiance et de l’avenir, tout en sachant qu’il y a beaucoup de choses à améliorer. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui marchent et qui ont apporté développement aux pays et reconnaissance à la puissance européenne. Il est important d’inviter les catholiques, et tous les citoyens, à s’exprimer sur le modèle que nous souhaitons pour l’avenir.

Au début de la Semaine sainte, l’incendie qui a gravement endommagé Notre-Dame de Paris a suscité une immense émotion. Comment l’analysez-vous ?
Cet incendie fait partie des événements inimaginables. Un sentiment de catastrophe qui dépasse la destruction d’un bâtiment, parce qu’est atteint un symbole fort pour la communauté catholique, pour le pays tout entier et même au-delà. Cela signifie que l’homme contemporain, comme ses prédécesseurs, est habité par la question du sens et de la fraternité. Une cathédrale, c’est un joyau culturel et religieux qui nous élève. Il parle du sens de la vie, il nous parle de Dieu et de l’homme. Il nous pose des questions, il ne donne pas « la » réponse. C’est un lieu où on va chercher la paix, où on vit la fraternité, certes dans la communauté chrétienne, mais aussi à travers la nation puisque de grands événements historiques s’y sont déroulés, encore récemment, au moment d’événements douloureux comme les attentats qui ont frappé notre pays. Notre-Dame de Paris appartient à tous les Français, elle fait partie de leur patrimoine, de leur histoire. Pour tous, croyants et non croyants, Notre-Dame de Paris est un symbole qui unifie.

Nous avons vécu les fêtes de Pâques dans une ambiance particulière…
Oui, dans une ambiance plus intériorisée à cause des événements qui ont marqué ces derniers mois, et aussi l’incertitude sur l’avenir, les attentats meurtriers qui ont touché en particulier des chrétiens au Sri Lanka pendant la messe de Pâques. Il faut dire aussi que nous avons eu la grande joie d’accompagner les catéchumènes adultes, 75 dans notre diocèse, et plus de 4000 en France. On s’aperçoit que les épreuves que nous vivons nous renvoient à l’intérieur de nous-mêmes, à une union plus intime au Christ qui nous invite à avoir une vie en vérité. Notre espérance est en Christ qui a traversé la mort et qui est ressuscité. Notre Église traverse une période de mort, certes, mais notre espérance est qu’elle renaisse plus belle et plus fidèle !

Propos recueillis par Dominique Paquier-Galliard

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Dernière mise à jour : Jeudi 4 juillet 2019